Bilan

A Cuba, les artistes entre exil et autocensure

Alors que le carcan du régime se détend sur Cuba, les artistes peinent encore à trouver leur place. La pression de l’art officiel laisse place à la pression des dollars des touristes. Pour échapper à ces contraintes, les créateurs choisissent souvent l’exil ou la débrouillardise.
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  • Mona Lisa, acrylique sur toile de Carlos Boix

  • Carlos Boix est aujourd’hui établi à Genève

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  • Candela. Oeuvre du collectif Los Carpinteros exposée à la Biennale de la Havane

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Cienfuegos, une après-midi de janvier. Dans la rue piétonne qui relie la place centrale au port, entre les rares boutiques de souvenirs et quelques maisons bourgeoises défraîchies, l’un ou l’autre galerie d’art invite à la flânerie. En pleine saison touristique, plasticiens et étudiants discutent dans l’arrière-boutique.

Entre les armées de photos et de peintures de vieilles Cubaines au cigare et de portraits du Che déclinés sous toutes les coutures, une poignée d’œuvres attire le regard: peintures torturées ou rayonnantes, certaines toiles témoignent d’une envie de s’affranchir de la rigidité d’un art officiel prisonnier de la propagande touristico-révolutionnaire.

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Car pour de nombreux visiteurs, l’art cubain se limite aux œuvres entassées sous les halles des docks de La Havane: pastiches plus ou moins habiles d’artistes impressionnistes, portraits du Che en icône de la révolution, œuvres mettant en scène les vieilles voitures américaines réalisées à la chaîne…

La censure toujours active, malgré des signes d'ouverture

Pourtant, entre le réalisme socialiste longtemps soutenu à bout de bras par le régime et ces souvenirs pour touristes peu regardants, certains artistes tracent leur trait et leur route. Installés à l’étranger depuis des années ou résidant sur place, ils bénéficient depuis quelques années d’un intérêt croissant.

« La censure a fonctionné pendant longtemps. Aujourd’hui, elle est toujours active, mais le système a donné de petits signes d’ouverture très limités: l’autocensure a pris le relais », estime Carlos Boix. Cet enfant de La Havane a exposé dès ses 13 ans.

Fidel Castro lui a commandé des œuvres. Mais il n’est plus en odeur de sainteté sur l’île: « Mes œuvres ont été décrochées des musées officiels. Je suis parti car j’avais tout fait sur place. J’ai toujours glissé différentes grilles de lecture et des doubles sens dans mes tableaux», confie celui qui vit désormais à Genève. Au milieu des points de ses œuvres chamarrées, hérités des talents de couturière de sa mère, il avait eu l’outrecuidance de placer des angelots: au temps de l’athéisme d’Etat des années 1970, c’était un sacrilège.

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Carlos n’a jamais été un artiste officiel. Inspiré par Ingres, Pissarro, les Fauves et les surréalistes, formé par Rene Portocarrero, il s’est toujours tenu à l’écart du réalisme socialiste cubain, cette « ligne soviétique caribéenne, teintée de rhum et de salsa » que décrit le Genevois d’adoption. Lui revendique « un cocktail d’influences hispaniques, africaines, européennes, indigènes et américaines ».

Des influences qui se retrouvent également, avec des dosages différents, dans la plupart des œuvres cubaines actuelles. Ainsi, Luis Lamothe Duribe croque en noir et blanc des scènes de la vie quotidienne cubaine. Les relents de racisme au sein d’une population arc-en-ciel, les jineteras et les pingueros (prostitués des deux sexes), les vexations continuelles face à l’administration ou l’ennui qui baigne des dizaines de milliers de Cubains: tout cela affleure ou surgit dans les œuvres du peintre de La Havane.

Derrière les influences figuratives et naïves perceptibles dans le dessin des régimes de bananes ou des vêtements qui sèchent au vent sur les toits plats des maisons, c’est un univers dur, résigné et fatigué qui transparaît. Sans jamais se départir de cette touche d’humour et d’ironie qui caractérise les artistes cubains.

Plus d'expositions à l'étranger qu'à Cuba

Ses lignes courbes, Luis Lamothe Duribe les trace depuis plus de vingt ans déjà. Mais c’est seulement depuis quelques années que ses tableaux où jamais n’apparaît une ligne droite ont émergé au sein de la scène picturale cubaine. Si Carlos Boix pique ses points sur toutes ses toiles, Luis Lamothe Duribe trace ses traits comme une signature imparable autour de têtes démesurées comme gonflées par le désir de vivre d’une population trop longtemps enfermée dans un carcan. Loin des couleurs du quotidien cubain, entre soleil implacable, eaux turquoise et végétation luxuriante, le choix du noir et blanc trahit la monotonie lancinante d’un quotidien fait de privations et où les assiettes sont garnies des mêmes mets depuis des décennies.

Si Carlos Boix a vécu en Suède, à Paris ou en Espagne avant de poser ses valises à Genève, Luis Lamothe Duribe vit toujours à Cuba. Marco Antonio Castillo Valdes, Dagoberto Rodriguez Sanchez et Alexandre Jesus Arrecheo Zambrano vivent quant à eux à cheval sur l’Atlantique, entre La Havane et Madrid: réunis au sein du collectif Los Carpinteros, ils installent leurs œuvres dans les salles des musées cubains, les galeries privées européennes ou sur les places publiques de part et d’autre de l’Atlantique.

Se réclamant de Marcel Duchamp et Joseph Beuys, ils explorent différentes pistes depuis le milieu des années 1990. Comme l’explique Alexandre Arrecheo, « les trois étaient peintres au départ », mais ils ont cessé de peindre pour se tourner vers des créations en trois dimensions au fil des années. « Nous évoquions beaucoup plus des sujets sociaux divers à l’époque. Désormais, nous nous orientons davantage vers le design, qui est également un sujet social, mais à un autre niveau», ajoute-t-il.

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Cependant, si leur rencontre s’est faite sur l’île et que c’est là que leur collaboration a débuté, le trio expose désormais davantage à l’étranger que sur la terre natale : « C’est une tendance pour un nombre croissant d’artistes cubains: ils exposent davantage à l’étranger qu’à Cuba », glisse Alexandre Arrecheo.

Pas question pourtant d’oublier les origines et le terreau qui a vu leur créativité jaillir. Notamment le non-sens inhérent au Cuba du XXIe siècle. A Cuba, « sur chaque lieu de travail, il y a un département dédié à l’assimilation des idées et à la création d’objets destinés à résoudre des problèmes. Parfois, ces innovations sont vraiment ridicules. Par exemple, vous pouvez trouver le châssis d’un autobus soudé sur le toit d’un train, ou une personne en train de moudre de la canne à sucre sur un mécanisme élaboré à partir d’un vélo », raconte Alexandre Arrecheo.

Interdits étatiques, embargo, vétusté

Ce bric-à-brac farfelu et hautement improbable se reflète également dans les photographies de Carlos Garaicoa. Celui-ci explore La Havane à la recherche d’un passé glorieux, qu’il déforme et fantasme dans des diptyques audacieux. « Je souhaitais avoir un impact sur La Havane », glisse celui qui crée au gré de ses pérégrinations dans les différents quartiers de la capitale, de la vieille ville aux façades sublimes mais ruinées aux quartiers sortis de terre dans les années 1960, marquées par la volonté socialiste de loger tous les Cubains.

Les clichés qu’il prend, il les accompagne de créations surgies de son imagination, mêlant les styles, les influences, les lieux, les courants et les genres. Loin des styles « nationaux », « socialistes » ou « patriotiques» revendiqués par le système dans les documents et commentaires officiels.

« Créer une œuvre à Cuba aujourd’hui, surtout si elle est destinée à circuler dans les circuits internationaux de l’art, implique beaucoup d’efforts et des compétences de jonglerie incroyables », confie Carlos Garaicoa. Slalomer entre les interdits étatiques qui demeurent, les complications technologiques, l’embargo américain ou la vétusté des infrastructures, un sport national.

Pas question pour autant de se détacher de Cuba. « Je suis parti de l’île voilà de nombreuses années, mais Cuba continue de m’inspirer. Pas besoin d’y aller, mais mon inspiration reste influencée par Cuba », assume Carlos Boix, tout en se détachant des peintures de ces marchés à touristes des quais de La Havane où s’entassent les silhouettes du Che revisitées à la sauce Warhol.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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