Bilan

«La femme est l’avenir du cigare»

La Genevoise Sanja Lopar est l’une des très rares femmes à produire et à commercialiser ses propres cigares. Portrait d’une femme de tête et de cœur.

«J’ai eu envie de créer un cigare qui me ressemble.»

Crédits: François Wavre/lundi13

«J

e voulais un cigare qui me ressemble, qui ressemble à la Sarajevo que j’ai connue; emplie du fumet matinal du café turc tout juste torréfié, embaumant encore de l’air âcre des forêts et de la montagne toutes proches, saturée par le chant ardent de la guzla (sorte de violon, ndlr). Je voulais retrouver un peu du bonheur de ces années insouciantes, de la Yougoslavie de Tito que la guerre a irrémédiablement balayée.»

Le ton est donné. Sanja Lopar dit et fait tout avec cette passion balkanique qui dévore parfois son propre auteur et déstabilise l’observateur. Sa nostalgie est d’autant plus tenace que ces années de douceur se sont terminées dans le fer et le feu; pour son pays, mais aussi pour sa famille.

«Mon arrivée en Suisse procède à la fois du drame et du miracle», confie- t-elle. En automne 1992, son jeune fils est blessé à la tête par un éclat d’obus dans cette ville exsangue, paralysée par les combats entre milices serbes et bosniennes. L’aéroport lui-même, tenu par la Force de protection des Nations Unies et siège de l’Unicef, est fermé à tous les vols. 

Pour son fils, c’est pourtant une question d’heures. Usant de son accréditation de parlementaire rattaché à la Commission de la guerre, elle enfonce toutes les portes, somme généraux et responsables «de faire ce pour quoi ils avaient été envoyés ici: nous protéger et nous sauver». Partout, c’est le même constat d’impuissance.

Emue, une équipe de la télévision américaine ABC consacre à son fils un reportage poignant qui lui vaudra un téléphone de Washington et, un peu plus tard, une place pour le blessé dans le seul avion autorisé à atterrir à Sarajevo. Direction Genève, une ville qui ne deviendra sa cité d’élection qu’à la force du poignet. 

«Une licence en littérature yougoslave et une autre de science politique passée sous Tito ne vous ouvrent pas précisément des perspectives riantes à Genève», sourit-elle. Durant plusieurs années, elle œuvrera tout de même pour les premiers investisseurs privés dans l’ex-Yougoslavie née de l’après-guerre. «La plupart fumaient d’insupportables cigares qui m’étouffaient. J’ai fini par les prendre au mot lorsqu’ils me disaient qu’on se portait mieux en les fumant qu’en les respirant.»

C’est le début d’une passion. D’abord fumeuse – de havanes presque exclusivement – elle contribue à fonder une association autour du cigare puis coorganise les 1re et 2e Nuits mondiales du cigare. «Naturellement, j’ai eu envie de créer un cigare qui nous corresponde, à mon mari et à moi.» En 2009, c’est chose faite.

 

Naissance d’une marque

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais «il y a trois ans, j’en ai offert deux boîtes à l’organisateur d’une manifestation mondiale autour du cigare qui m’invitait en Croatie. Sur place, il s’est empressé de les distribuer à ses hôtes. J’ai alors reçu des demandes surprenantes qui m’ont conduite à développer une commercialisation limitée de mes vitoles.»

Au final, tout un chacun peut déguster son Robusto au caractère rond, aux senteurs de sous-bois et de café torréfié ainsi que son Corona, plus constant et aux saveurs de cacao grillé. «Je produis au Nicaragua et au Costa Rica», précise la pasionaria qui assure que des feuilles de tabac cubain font aussi partie de la liga de ses spécialités.

Un achèvement pour cette femme de caractère aux vies multiples? «Pas vraiment, pas encore! J’aimerais que les femmes cessent d’être prisonnières d’a priori machistes. Sachez-le, la femme est l’avenir du cigare.»

Charles-André Aymon

<p>Journaliste</p>

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Observateur toujours étonné et jamais cynique du petit monde genevois, Charles-André Aymon en tire la substantifique - et parfois horrifique - moelle depuis une quinzaine d’années. Tour à tour rédacteur en chef de GHI puis directeur général de Léman Bleu Télévision, il aime avouer à demi-mot n’avoir pas envie de se lancer en politique «parce qu’il ne déteste pas assez les gens». Ce regard mi-amusé, mi-critique permet au lecteur de passer indifféremment du détail au général et ainsi de saisir, même dans les péripéties locales, quelques-unes des ficelles qui meuvent le monde. 

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