Bilan

«La création d'une montre ressemble fortement à celle d'une automobile»

Interview croisée de deux patrons d’entreprise que tout rassemble: Andrea Zagato et Karl-Friedrich Scheufele, tous deux héritiers d'un fleuron de leur industrie - l'automobile et l'horlogerie.
Andrea Zagato, à la tête du fleuron automobile Zagato, et Karl-Friedrich Scheufele, co-président de l'horloger-joaillier Chopard.

C’est à Milan, lors du lancement de la nouvelle montre Mille Miglia, qu’Andrea Zagato et Karl-Friedrich Scheufele ont accepté de jouer le jeu de l’interview croisée. Tous deux héritiers d’un fleuron de leur industrie - l'automobile et l'horlogerie - ils racontent leurs défis, leur passion, mais aussi le plaisir de s’être rencontrés sur cette collaboration.

 

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Karl-Friedrich Scheufele : A la Mille Miglia, il y a deux ans. J’ai toujours admiré les carrosseries de certaines voitures que l’on voit lors de cette course. J’ai vu qu’elles étaient souvent signées d’ un « Z » (rire). Cela m’a intrigué et lorsque l’on s’est rencontré, je me suis dit que ce serait une bonne idée de collaborer car nous avons les mêmes valeurs.

Andrea Zagato : Nous avons la même passion pour les voitures anciennes tout d’abord. Et il est vrai que plusieurs points communs nous réunissent. Nos deux sociétés sont familiales, nous avons un grand respect pour la tradition et nous sommes indépendants.

 

Comment s’est passée votre collaboration ?

K-F. S. Nos dessinateurs ont travaillé sur plusieurs idées, ils sont venus visiter Zagato. Et après consultation et discussion avec l’équipe d’ingénieurs automobiles, le résultat, c’est cette collection Mille Miglia.

A.Z. : La création d’une montre ressemble fortement à celle de l’automobile. Il y a un châssis, un moteur, une carrosserie.

 

Comment définiriez-vous Zagato dans l’histoire de l’automobile ?

K-F.S. Ce qui me séduit chez Zagato, c’est qu’il n’y a rien de « trop » dans leur carrosserie et leur design. On les reconnaît toujours, il y a un style. Pourtant Zagato n’essaie pas d’impressionner en rajoutant, mais en enlevant. Et ce point est fondamental et le plus difficile à exécuter. Créer une belle montre simple est un plus grand défi que de rajouter des ornements sur un modèle.

A.Z. : Il y a toujours une Scuderia Zagato lors des Mille Miglia, à laquelle nous n’acceptons qu’une quinzaine de voitures maximum. Et nous avons tous remarqué que la chose la plus importante qui agite la plupart des concurrents, c’est la montre Chopard Mille Miglia (rire). C’est un mythe pour ceux qui participent à la course.

 

De la mécanique ou du design, qui l’emporte ?

K-F.S. : La  belle mécanique mérite un très beau design. Si vous n’avez qu’un beau design et rien d’intéressant à l’intérieur, c’est un peu de la triche. L’un ne doit pas aller sans l’autre. Même la partie mécanique fait partie du design. Ce que l’on ne voit pas doit être beau.

A.Z. Chopard est l’une des seules maisons qui manufacturent ses propres mouvements. Et dans l’automobile, ce prestige est suprême. Construire ses moteurs est un must !

 

Est- ce que vous possédez une Zagato, Monsieur Scheufele ?

K-F.S. : il faut toujours garder des rêves ! (rire) Mais si je devais en avoir une, ce serait forcément une voiture ancienne et si possible pour pouvoir faire la Mille Miglia, donc le choix se rétrécit et le prix augmente ! Mais je dois dire qu’il y a une voiture actuelle qui a retenu mon attention, l’Aston Martin est très belle.

Quelle est votre voiture au quotidien ?

K-F.S. : Je roule rationnel et fonctionnel dans une Audi A6, c’est discret, mais ça va quand même très vite !

 

Vous avez tous les deux repris les rênes de l’entreprise familiale. Votre plus grand challenge ?

A.Z.: Mon plus grand challenge a été de transformer l’usine en atelier haut de gamme et d’avoir cessé la chaîne d’assemblage. Un pari aujourd’hui payant.

K-S.F. : Personnellement, cela a été de redevenir manufacture en menant une intégration verticale. Mais dans le futur, le plus grand défi sera de rester indépendant et de poursuivre les métiers que nous représentons.

Vos deux industries doivent faire face à des regroupements majeurs depuis quelques années. Votre sentiment ?

A.Z. : Les montres et les voitures sont deux secteurs liés, pas uniquement en matière de moteur et de carrosserie mais aussi parce qu’il y a de vraies similitudes de comportement : ce sont deux industries qui attirent beaucoup de collectionneurs et les trends se ressemblent. Nous observons souvent ce que le marché horloger met en place pour nous en inspirer. 

K-F.S.: Il faut continuer à alimenter la passion des jeunes en horlogerie, mais aussi en automobile, ce qui est loin d’être gagné !

A.Z. : C’est vrai, pour les jeunes, la voiture est un support pour Ipad et l’Iphone donne l’heure…

 

Votre premier émoi en design ?

K-F.S. : Lorsque  ma sœur et moi avons essayé de convaincre nos parents que l’on ne pouvait pas avoir uniquement des montres classiques et élégantes en or, mais qu’il fallait aussi avoir une montre sportive en acier. C’était la révolution, car à l’époque, l’acier était exclu chez nous. Ma sœur et moi avons dessiné la première montre sport, étanche. Elle s’appelait St-Moritz. Mais aussi, plus petit, j’adorais dessiner des voitures, à tel point que je n’écoutais pas en classe ! C’est une passion qui vient de mon père.

A.Z. : Je jouais beaucoup aux petites voitures quand j’étais petit. Mais mon plus grand plaisir était de partir en voiture avec mon père, un fantastique Gentleman driver très doué, qui avait gagné le championnat Grand Tourisme européen à l’époque . Il m’emmenait essayer les voitures sur les cols de montagne, dans les Dolomites. Souvent la police nous prenait en chasse, mais ne nous attrapait jamais ! (rire)

 

Quels sont les pièges de votre industrie ?

A.Z. : La répétition ! Quand on vous dit que vous ne surprenez pas parce que vous surfez sur la vague du succès d’un design ou d’une idée qui marche. Quand on vous dit : « J’étais sûr que tu allais faire cette voiture. » Ça, c’est le pire danger ! Car vous devenez prévisible.

K-F.S. : Le fait de se sentir trop confortable. Il faut toujours se remettre en question. C’est un danger pour toute l’industrie horlogère, qui se porte très bien. L’écueil à éviter c’est de se sentir trop à l’aise et de ne pas anticiper suffisamment.

 

 

 

 

 

Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

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