Bilan

4 créatrices qui habillent les garçons

Elles sont stylistes, bijoutière ou bottière et vivent entre Genève et Bâle. Rencontre avec quatre talents helvétiques qui rendent les hommes enfin esthétiques.

La mode est une affaire de femme. La chose est entendue. Mais une affaire paradoxale où, dans leur grande majorité, se sont des garçons qui s’occupent d’habiller des filles. Le contraire existe aussi. Oui, il y a des créatrices qui créent pour les hommes. Des stylistes, des bijoutières, des bottières qui parient sur ce modèle réputé rétif à la coquetterie vestimentaire. Car même si la mode masculine semble vouloir s’imposer un peu plus chaque année, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. L’homme reste un consommateur de basiques, de vêtements confortables, bon marché et faciles à entretenir. Et tant pis pour ce mâle habillé. Reste ceux qui ont endormi le macho mal sapé qui sommeillait en eux. Quatre stylistes expliquent pourquoi elles ont choisi de redonner du style à leur vie.

Claudia Güdel, styliste

Ne lui dites pas qu’elle fait de la mode. Le mot la braque. Claudia Güdel fabrique des jeans, des t-shirts, des pantalons, des shorts, des ceintures. Bref, Claudia Güdel taille des habits. Elle insiste sur le distinguo. «La mode dure six mois. Je développe des pièces qui peuvent tenir plusieurs années. Facilement.» La preuve ? Dans son showroom-atelier-boutique, la styliste bâloise attrape sur un stender une jaquette noire à capuche. «Le modèle Ninja. Mon best-seller depuis huit ans.» Le vêtement qui méprise le cours du temps ? On est fan. «J’ai commencé à faire des habits il y a neuf ans. Et seulement pour homme parce que j’ai toujours aimé leur côté pratique et fonctionnel avec beaucoup de poches sur les pantalons et à l’intérieur des vestes.» En 2008, Claudia Güdel s’intéresse finalement à la femme. «Pas mal de mes clients étaient des clientes. Sauf qu’au niveau des proportions ça ne jouait pas vraiment. J’ai donc adapté les gabarits. Ce sont les mêmes pièces mais plus petites et plus cintrées. Maintenant, je dessine aussi une collection uniquemment féminine», continue la styliste formée à l’Institut Mode-Design de Bâle. Avant de filer aux Etats-Unis suivre des stages au Metropolitan Opera de New-York et chez Eduardo Lucero, styliste à Los Angeles «lorsque sa boîte n’était pas aussi connue qu’aujourd’hui. Créer des objets m’a toujours intéressée. Tout comme l’architecture et la sculpture. Ce que reflètent mes créations qui sont plutôt structurées tout en restant chic. Ah oui, et humoristiques. L’humour dans les habits c’est très important.» Voire carrément graphiques, la particularité de ses pièces étant qu’elles sont pour la plupart réversibles. D’où ce jeu subtil de couture qui dessine un habit totalement différement selon qu’on l’enfile à l’endroit ou à l’envers. Mais qui porte du Claudia Güdel ? Elle l’avoue, se sont avant tout des architectes et des pros des milieux créatifs, pas vraiment des banquiers. «Le type de personnes qui veulent bien s’habiller mais sans montrer qu’ils étudient trop leur look.»

Claudia Güdel, adresses et renseignements sur www.claudiagudel.ch

Jenifer Burdet, styliste

Elle habite Orzens, au-dessus d’Yverdon. Un petit village de 200 âmes pas vraiment sur la route des fashions weeks de New York, Paris, Londres ou Milan. Ceci dit, si on veut percer dans l’industrie de la mode, vivre loin du cyclone peut aussi être un avantage. «Mon influence ne vient pas de ce que je pourrais voir là-bas. Je m’inspire de se qui se passe autour de moi, de ce qui ici accroche mon regard». Jenifer Burdet est styliste, pour homme uniquemment. «J’ai grandi entourée de garçons. J’ai toujours aimé leur manière de s’habiller. Je préférais les fringues de mon frère qui étaient plus amples, plus confortables pour grimper aux branches.» Il y a quatre ans, elle se lance dans la formation de fashion designer. «Même si je viens du monde du sport, le milieu artistique m’attirait énormément. Surtout le fait de pouvoir raconter des histoires à travers un vêtement.» D’accord mais pourquoi avoir choisi la voie de l’homme ? «Parce que quand je crée pour la femme mon esprit est perdu entre ce que j’aime et voudrais porter et ce que j’ai envie de créer. Lorsque je crée pour l’homme je ne me préoccupe que de la création. Et puis pour moi, la mode masculine est plus agréable à porter.» Présentée à la Haute Ecole d’Art et de Design de Genève, sa collection de diplôme accommodait l’univers du sport avec celui des hobos. De la sape large et multicouche blanc et gris où les pantalons baggy et les pull en grosses mailles donnaient de curieuses silhouettes aux modèles qui défilaient. «Comme s’ils avaient des coprs hybrides et allongés. Pendant mes recherches, j’avais trouvé la photo d’un vagabond dont l’ombre portée dessinait une image totalement déformée. C’est un milieu qui me fascine. A la fois parce qu’il est libre et qu’il doit inventer ses propres codes pour résister.»

Autre particularité de cette collection super belle baptisée I8 (I hate) : elle ne connaît pas de saison. Comprenez que toutes les pièces se combinent en fonction de la météo grâce aux zip cousus sur chacunes d’elles. Le système permet les échanges. «J’aime les mélanges des genres. Kris van Assche, Hussein Chalayan, Jan-Jan van Essche, Rei Kawakubo ne sont pas que des stylistes, ils sont aussi artistes, designers ou vidéastes. Mon travail tend vers cette forme d’interdisciplinarité. Le sport m’a appris les mouvements du corps. Pendant mes études, j’ai suivi un stage avec des architectes où j’ai étudié la notion de structure. Le vêtement aussi est une forme de construction.» En ce moment, Jenifer Burdet planche sur le nom de son label et sur sa première collection commerciale. Affiché sur le mur de son studio, son mood-board donne le ton. Après le sport, la montagne. Après les gens de la rue, les conquérants de sommets. Il y a là des prises de vue de l’Eiger et des photos anciennes sur lesquelles posent les pionniers de son ascension. «Créer des habits pour hommes me laisse une totale liberté. C’est un domaine où tout reste possible. On ne me dit jamais : telles de tes pièces ressemblent à tel créateur.» Son moto, elle l’a d’ailleurs accroché au-dessus de son ordinateur. Une citation-fétiche qui ne vient pas d’un styliste, mais de Walt Disney : «Pour réaliser des choses vraiment extraordinaire commencez par les rêver. Ensuite, réveillez-vous calmement et allez d’un trait jusqu’au bout de votre rêve sans jamais vous laisser décourager.»

www.jeniferburdet.blogspot.com

Muriel Laurent, bijoutière

La joaillerie masculine c’est encore un tout petit marché. Une microniche qui ne demande qu’à se développer. Un sursaut du style qu’on espère bien parti pour durer. «Même si je ne fais pas spécifiquement des bijoux pour hommes, certaines de mes créations plaisent aussi bien aux femmes qu’aux garçons», reconnaît Muriel Laurent, bijoutière, qui creuse ce nouveau débouché. Par ou commencer ? Disons par le fait qu’on ne fabrique pas un bijou pour garçon de la même manière qu’un bijou pour fille. «Les formes et les proportions changent. Les matériaux aussi. Pour l’homme on utilisera des matières denses comme le bois et l’argent», explique la créatrice en feuilletant le book de sa nouvelle collection. Une série d’objets sublimes et étonnants pensés comme des entités biologiques, inspirés du monde végétal. « Une manière de redonner à la nature sa place sur le corps humain. Pour moi, un bijou doit aussi être un vecteur de message, le reflet d’une personnalité ».

Ses créations parlent donc de prolifération organique, d’images d’écorces sérigraphiées sur de longs gants qui montent jusqu’aux épaules, des minéraux-mousse qui colonisent des anneaux en argent noirci et des faux champignons sculptés dans du quartz blanc de Finlande qui s’accrochent aux vêtements. Rien que des pièces uniques ou produites en toute petite série. «Je travaille seule dans un esprit très expérimental. J’aimerais, par la suite ou dans quelques mois, commencer à  collaborer avec des ingénieurs. Avec le prix que je viens de recevoir du Fond Municipal d’Art Contemporain de Genève, je vais développer ma série Bryum pour trouver un moyen technique de colorer le métal de manière permanente.» Bryum ? Le nom d’une mousse et d’un ensemble de bijoux plébiscités par les hommes. On flashe sur cette bague en ouvarovite, minéral vert malachite, qui vous donne l’impression d’enfiler un mini-paysage à l’annulaire. «Je m’intéresse aussi beaucoup à la relation entre création et science, à des artistes comme Eduardo Kac et son lapin phosphorescent génétiquement modifié, et à des designers comme Dunne & Raby qui observent notre rapport aux objets tout à fait autrement. Un point de vue critique et ironique sur les choses auquel j’adhère totalement», poursuit cette diplômée de la Haute Ecole d’Art et de Design de Genève (Head) en Design bijou et désormais locataire du Design Incubator, une structure de la Fondation Ahead qui l’aide à monter son affaire et à lancer sa propre marque. «Mes travaux se situent à la marge entre la joaillerie et l’art contemporain. Ils appartiennent à un univers qui nécessite une présentation particulière, davantage de l’ordre de la galerie et du happening que de la boutique.» Des bijoux comme des œuvres d’art à porter sur soi.

www.muriellaurent-bijoux.blogspot.com

Anita Moser, bottière

Combien d’artisans bottiers fabriquent des chaussures en Suisse ? Ceci dit, sans compter les cordonniers de l’armée et les spécialistes orthopédiques. 1,2,3… A peine les doigts d’une main. Et des bottiers pour homme ? Dans son petit atelier accolé à la frontière française, Anita Moser réfléchi. Alors oui, la Bâloise doit représenter l’unique spécimen de sa profession. «A la base, j’étais danseuse classique. Mais j’ai tout arrêté pour trouver un métier davantage, comment dire, terre à terre.» Elle entre chez Bally à Schönenwerd où elle suit un apprentissage de modeliste sur soulier. Avant de se former au stylisme sur vêtement à Bâle. «Je suis ensuite retournée travailler chez Bally. C’était fantastique mais, à l’époque, pas très ouvert. A chaque fois que vous apportiez une idée, on vous disait qu’elle avait déjà était tentée dans les années 60, sans succès. J’avais clairement besoin de plus de liberté, de pouvoir expérimenter mes propres projets. C’est là que je suis revenue à la chaussure où j’avais acquis le plus de technique.» En 2003, Anita Moser lance sa marque qui porte son nom. D’abord pour la femme. Ensuite, sept ans plus tard, pour les hommes. «L’approche est totalement différente. Une collection femme doit créer la surprise à chaque saison. Alors que l’homme reste fidèle à ce qui lui va. Il ne cherchera pas à changer de genre de chaussures, mais au contraire à toujours  retrouver un modèle similaire.»

Le style Anita Moser ? Le dandy campagnard, un genre ultra chic à la fois urbain et rural qui s’adapte à toutes les circonstances. Des chaussures tout cuir au look solide dont le système de guêtres en cuir vernis ou en tissus tressés amovibles assure ce surplus d’élégance. La touche glamour de la Bâloise. «Je me suis aussi lancée dans la bottine masculine parce que j’avais la possibilité de travailler avec Kandahar, une manufacture près de Thoune qui fabrique des après-ski et arrive à coudre n’importe quelle épaisseur de cuir». De la chaussure 100% fabriquée en Suisse donc à des prix qui oscillent entre 650 et 750 francs. «Les hommes acceptent de payer relativement cher une paire de souliers. Ils savent qu’ils vont les garder longtemps. Pour moi, la chaussure c’est comme une montre : un basique qui doit vivre une histoire avec celui qui le porte. Et puis c’est un produit qui devient de plus en plus beau à l’usage». Pour autant qu’on s’en occupe. Anita Moser confirme. «C’est l’un des rares cas où, vous les hommes, êtes plus soigneux que les femmes.»

Les chaussures Anita Moser pour homme sont disponibles uniquemment sur commande. Adresses et renseignements sur www.anitamoser.ch

Crédit photo: Cédric Widmer

Emmanuel Grandjean

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