Bilan

Tilda Swinton : « Ma singularité, c’est ma force ! »

Celle qui a longtemps été écartée par les producteurs, lesquels lui reprochaient son look étrange, est à présent recherchée pour sa singularité. Henry Arnaud

Crédits: Gilles Toucas

Qui de mieux que Tilda Swinton pour représenter la singularité dans tous les sens du terme. « Je sais dire bonjour en français et probablement dans une dizaine de langues mais au-delà de çà, je suis loin de pouvoir suivre notre interview dans votre langue, désolée », dit-elle en entrant dans la suite du Four Seasons de Beverly Hills où elle nous reçoit. Elle porte une robe de Schiaparelli.

De son vrai nom Katherine Matilda Swinton, c’est avec son surnom d’enfance qu’elle a décidé d’être comédienne. Après des débuts au théâtre avec la « Royal Shakespeare Company», elle s’est fait connaître dans des miniséries anglaises, puis des films d’auteur ou d’art et essais à travers l’Europe. Ce n’est qu’en 2000 qu’elle décide d’accepter des blockbusters, comme « Vanilla Sky » avec Tom Cruise et « Constantine » avec Keanu Reeves.

Celle qui a longtemps été rejetée par les producteurs, qui lui reprochaient son look étrange, est à présent recherchée pour sa singularité. A 58 ans, Swinton est au sommet de sa carrière. Elle tourne 3 films par an en moyenne depuis plus de 15 ans.

Au cinéma, elle sera à l’affiche de « Avengers: Endgame », sur les écrans suisses ce 24 avril. Puis, dans le prochain film de Jim Jarmusch « The Dead Don’t Die » avec Bill Murray et Adam Driver, qui devrait être présenté lors du prochain Festival de Cannes en mai.

Vous êtes perçue comme quelqu’un de très singulier, thème de notre édition. Est-ce que vous aimez en jouer ? Et qu’est-ce que créer de la singularité implique pour une artiste ?

Pour conserver sa singularité, cela implique de ne faire aucun compromis. Le rêve pour moi est d’être totalement différente d’un film à l’autre. Je dirais même que je suis la plus heureuse lorsqu’on me dit que je suis méconnaissable à l’écran. C’est pour cela que j’ai voulu incarner des hommes, pour brouiller les cartes. Dans « Suspiria », j’ai deux rôles bien différents : celui de la directrice de l’école de danse mais pas seulement (ndlr : Le DVD/BluRay sort en Suisse le 31 mars).

C’est-à-dire ?

Dans « Suspiria » il y a aussi le personnage du docteur Klemperer. Sur toutes les affiches, on dit que ce rôle est incarné par l’acteur Lutz Ebersdorf. Et comme j’aime entretenir le mystère et ma singularité, je vous dirais juste que j’ai une relation très très proche avec Lutz. (Rires.) C’est le grand Mark Coulier, un maître en maquillage et prothétique, qui m’a aidé à faire naître Lutz Ebersdorf. La quasi-totalité des spectateurs de « Suspiria » à la Première du film n’ont pas eu la moindre idée de qui se cachait derrière le docteur Klemperer. Je suis tellement heureuse quand on me dit que je suis singulière dans mes choix !

Comment est-ce que ce désir de singularité est né en vous ?

A la suite de mon premier film, je me souviens avoir eu un sentiment de défaite. Incarner un rôle sans interférence avec l’image de celle qui l’incarne n’est possible qu’au premier film. Je savais que, par la logique des choses, le spectateur me verrait moi à l’écran, et moins mon personnage. Je suis une grande admiratrice du réalisateur et photographe français Robert Bresson (ndlr: décédé en 1999 et connu pour ses films expérimentaux). Il n’a jamais aimé le mot « acteur », l’idée de « faire semblant ». Bresson préférait dire que les acteurs étaient des modèles. Pour lui, ils étaient de véritables personnes qui étaient dans un film, rien d’autre. Et ça, c’est mon rêve ultime! J’ai toujours essayé d’être totalement différente et originale à chaque film. Lutz Ebersdorf en est le meilleur exemple. Il a la chance d’être dans son premier film, ce qui ne m’était pas arrivé depuis plus de 30 ans. Avoir un nouveau visage à la caméra, être une débutante… ou plutôt un débutant: quelle joie! Je peux même vous dire que Ebersdorf n’est pas un comédien. Je l’ai imaginé psychiatre. Le réalisateur de « Suspiria », Luca Guadagnino, m’a demandé de créer toute la vie d’Ebersdorf. Je l’ai donc conçu comme un psychiatre qui joue un toubib pour la première fois au cinéma. C’est cette partie de mon métier ou plutôt de mon art qui m’amuse depuis des décennies.

La période actuelle valorise à la fois la singularité et le non-genré, caractéristique duale qui vous correspond, et c’est assez paradoxal. Comment décryptez-vous cette époque, comment vous situez-vous ?

Ma singularité, c’est ma force ! Toute ma vie, on m’a dit que j’avais un look bizarre alors que, dans ma famille, on a tous cette apparence. Le point positif dans le fait de vieillir et de gagner en maturité, c’est que cela ne me dérange plus de paraître bizarre aux yeux de certains. Je suis là pour représenter tous les monstres qui n’ont pas un look conventionnel. Mais, je ne cherche jamais à me situer par rapport à un mouvement ou à un groupe. L’individualité est quelque chose que l’on ne peut qu’encourager, mais c’est à chacun de faire son choix. Moi, je doute constamment. Ce qui me fait peur, ce sont les gens pleins de certitudes et sûrs d’avoir toujours raison. Je trouve que, ces dernières années, il y a une résurgence de personnalités publiques qui pensent avoir raison. Et si l’on ne pense pas comme eux, on a forcément tort. Ça, c’est terrifiant!

Votre naissance dans un milieu aristocratique (même école que Lady Di) et la construction sociale qui s’ensuit, cela vous a-t-il pesé ou au contraire aidée ?

S’il y a une chose qui m’a aidée dans mon enfance, c’est d’avoir été la fille d’un soldat. J’ai appris très jeune l’importance d’une troupe ou d’une famille de cœur. En ce moment, je suis seule assise devant vous, mais j’ai le sentiment de vous parler pour toute une famille d’artistes avec lesquels je collabore sur mes films. Dès que je me sens au cœur d’un groupe, je suis audacieuse et courageuse. Mon père vient de décéder il y a quelques semaines, il avait 93 ans. Ces temps, je pense beaucoup aux années qui passent. Et je suis bien déterminée à rester en vie jusqu’à mes 90 ans et plus (rires).

Partant de ce constat, quel rapport à l’argent entretenez-vous ?

C’est une nécessité, pas un objectif. Mon père et moi avons passé des années à nous opposer sur la politique au Royaume-Uni. Jusqu’au jour où Margaret Thatcher est arrivée au pouvoir. Elle m’a rendu un grand service lorsqu’elle a déclaré que la notion de société n’existait pas à ses yeux. Papa était de la vieille école des conservateurs féodaux devenus aristocrates (ndlr: son père, grand propriétaire terrien en Ecosse avait été décoré de l’Ordre royal de Victoria ainsi que l’Ordre de l’Empire britannique) et il a été offensé par ces propos. Et vous imaginez bien que la conception de l’économie de Thatcher était également loin d’être la mienne. Mon père et moi sommes tombés d’accord sur la responsabilité sociale qu’elle voulait éliminer.

Tilda Swinton dans son rôle de « Ancient One » dans le blockbaster « The Avengers » (Crédits: Dr)

Vos convictions politiques sont-elles toujours aussi tranchées qu’à l’époque où vous étiez communiste ?

Je me suis toujours considérée comme une socialiste au sens vrai du terme, pas une communiste, même si j’en ai beaucoup fréquenté. Mes convictions n’ont pas changé. Je me suis battue et continue à me battre contre les inégalités, que cela soit au niveau éducatif, économique ou social.

Vous êtes poète également. Comment cette vision du monde vous nourrit-elle ?

Un artiste doit être un caméléon et s’intéresser à l’art au sens large. Que cela soit au théâtre, dans une pièce ou la lecture de poèmes. J’aime diversifier au maximum mes projets. Mais, sur ce point, des gens bien plus doués que moi dans ma famille ont existé en matière de poésie (rires).

Le personnage du « docteur Klemper » dans le film « Suspiria ». Une performance que l’actrice confirme avoir joué. (Crédits: Dr)

Est-ce que la production vous tente encore ?

Etre productrice est uniquement une nécessité lorsqu’un projet me tient à cœur et qu’il semble difficile de trouver le financement par un système classique. Si mon nom au générique permet à un documentaire ou à un film de voir le jour, je veux bien être productrice. Mais cela n’est pas une fin en soi.

Qu’est-ce que vous pensez apporter aux marques de luxe dont vous êtes l’ambassadrice ?

J’ai toujours voulu travailler en étroite collaboration avec les artistes en tout genre. La mode est un art au même titre que le cinéma. Si je m’engage à représenter un créateur, j’aime connaître son processus de création et partager ses idées.

Jusqu’à quel point pensez-vous que vos films commerciaux ou vos campagnes de publicité pour des marques font de l’ombre à vos films ?

Je n’y crois pas une seconde ! On ne m’a jamais dit : c’est vous la fille des pubs Prada lorsque je participais à un question/réponse à l’issue d’une projection. Je pense justement que mes choix de carrière et ma manière d’aborder chaque personnage m’ont toujours aidée à ne pas être enfermée dans une boîte.

Tilda Swinton dans le film « Amore » (Crédits: Dr)

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