Bilan

Les coûts et bénéfices d’une Cité de la musique à Genève

Au cœur d’un débat clivant depuis plus d’un mois, le projet de construction d’un hub culturel à Genève connaîtra son sort ce dimanche. Mais est-il économiquement viable?

La Cité de la musique devrait être inaugurée en 2026.

Crédits: Pierre-Alain Dupraz Architectes

Abattage d’arbres, élitisme musical, patrimoine à sauvegarder... les débats sur le projet de la Cité de la musique font vibrer Genève depuis plusieurs semaines. Si bien que l’issue de la votation de ce dimanche 13 juin pourrait bien être tout aussi retentissante. Avant ce moment fatidique, Bilan s’intéresse à un enjeu jusqu'alors plutôt délaissé: celui de la rentabilité et des retombées économiques de ce hub.

La valse des chiffres

Pour rappel, le projet de la Cité de la musique, dont les premiers contours datent de 2014, a pour but prioritaire d’héberger sous un même toit les 515 élèves et 250 professeurs de la Haute école de musique (HEM), pour le moment dispersés sur sept sites inadaptés, mais également les 113 musiciens de l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR), en location au Victoria Hall pour ses concerts, sans véritables backstages ou salles de répétition. Pour sa réalisation, de multiples chiffres ont été avancés, notamment un financement conséquent de mécénat privé, mais qui ne convainquent pas tout le monde.

Omar Azzabi, co-président des Vert.e.s de la Ville de Genève, pointe du doigt un manque de clarté financière: «Quoiqu’on en dise, il y a eu quatre versions différentes du budget et du financement de ce projet dont 10 millions de francs ont, comme par magie, drastiquement fondus à un mois des votations.» Ce dernier cite l’exemple de la Philharmonie de l’Elbe, à Hambourg, chantier initialement prévu à 77 millions d’euros mais qui aura finalement coûté 875 millions d’euros à la ville. «Nous ne pouvons pas nous fier à ces chiffres sans garantie financière de la part des autorités», appuie le politicien.

En réponse, le directeur de la HES-SO Genève, dont fait partie la HEM, et membre de la Fondation pour la Cité de la musique, François Abbé-Decarroux apporte quelques éclaircissements. Tout d’abord, concernant la construction du bâtiment d’une surface brute de plancher de 37’000 m2: «Au niveau des coûts globaux de construction, ils sont estimés à 300 millions de francs, soit un devis d’au maximum 270 millions de francs pour le bâtiment et le restant principalement du foncier.»

Avant d’ajouter: «Ces dépenses sont essentiellement couvertes par du mécénat privé, le contribuable ne versera pas un centime et au maximum 30% de la partie de l’ouvrage dédiée à la HEM sera financée par la Confédération, comme il est prévu de le faire dans la loi fédérale sur le financement des investissements dans les HES. La seule inconnue finalement est ce montant puisque nous ne savons pas encore quelle part occupera la HEM par rapport à l’ensemble des projets HES à financer au niveau suisse.» Outre sa réalisation, la Cité a aussi soulevé quelques interrogations sur ses frais de fonctionnement, d’abord annoncés à 13 millions de francs puis descendus à 3,5 millions.

«Là aussi, la réponse est simple, ces deux sommes font échos à deux scénarios possibles pour l’avenir de cette Cité», précise François Abbé-Decarroux. En effet, deux configurations s’offrent à ce projet en fonction du budget alloué. Dans une version plus simple, la Cité de la musique se contentera d’accueillir la HEM, l’OSR et de louer les espaces restants, ce qui impliquerait des coûts d’infrastructures (administratifs, maintenance, énergie, taxes, sécurité, etc.) qui ont été évalués par une société immobilière à 2,3 millions de francs annuels. Ce à quoi s’ajoutent les dépenses en personnel pour un total de 3,5 millions de francs pris en charge par les budgets actuels de la HEM et de l’OSR ainsi que par les locations (400’000 francs).

Lorsque le montant de 13 millions de francs de frais de fonctionnement a été avancé, celui-ci intégrait en réalité l’option d’avoir une programmation propre à la Cité de la musique. Ici encore, une estimation a été faite par des professionnels du secteur et la moitié de ces 13 millions de budget nécessaires seraient couverts par de la billetterie, des locations et du mécénat, tandis qu’un financement de 6,5 millions de francs serait à trouver. «Si nous partons sur une Cité de la musique qui produit des concerts (en plus de ceux de la HEM et de l’OSR), il faudra alors chercher cet argent mais la facture dépendra de la programmation qui peut être revue à la baisse en cas de besoin», rassure le membre de la Fondation du projet.

Une deuxième option impensable pour le politicien Omar Azzabi qui craint que ce projet n’absorbe une grande partie des subventions consacrées à la musique. «La part de ce gâteau est inflexible et il n’y a qu’à prendre le cas du KKL, à Lucerne, qui a demandé cette année 15 millions de francs de dédommagements pour le Covid en plus de son coût de fonctionnement annuel de 14 millions francs. On ne sait pas ce qui peut arriver demain et cela risque de retomber sur les finances de l’Etat», déplore-t-il.

Confiant quant à lui, Pierre-Alain Dupraz, architecte du projet se veut plus rassurant: «Certes, respecter le budget est toujours un défi mais cela fait quatre ans qu’une cinquantaine de personnes travaille sur ce projet. Il a d’ailleurs, tout comme son coût, été élaboré de concert avec des ingénieurs spécialistes, des acousticiens, des scénographes et tout est prêt, cadré. Si nous avons le soutien du peuple dimanche, la construction démarrera fin 2022/début 2023 et rien n’aura été laissé au hasard.»

Finalement tous gagnants?

L’architecte genevois, ayant remporté le projet de la Cité de la musique mis en concours en 2017, dit comprendre les inquiétudes de part et d’autre face à un édifice d’une telle importance mais souligne les retombées économiques positives, en termes d’emplois tout particulièrement, qu’elle pourrait apporter à la ville et au canton. «Ce sont environ 500 emplois qui vont être alloués durant les quelque quatre années de chantier, 350-400 pour des ouvriers ainsi qu’une centaine de collaborateurs de bureaux spécialisés (architectes, ingénieurs etc.)», soutient Pierre-Alain Dupraz.

Des retombées lors de la construction qui s'accompagnent d’une insertion professionnelle facilitée pour les apprenants puisque étudiants de la HEM, professionnels de l’OSR et musiciens invités pourront se côtoyer quotidiennement dans la Cité. «Aussi, un des grands apports pour l’OSR sera la possibilité d’instaurer une politique de prix différenciés permettant à la fois d’augmenter la fréquentation et les recettes de billetterie. Ceci n’est possible que si l’on offre une bonne qualité de prestation quel que soit l’emplacement du fauteuil. Or, au Victoria Hall aujourd’hui, le spectateur le plus éloigné ne voit quasiment pas la scène», commente le membre de la Fondation pour la Cité de la musique, François Abbé-Decarroux. La salle principale de la Cité, offrant 1’580 places, tranchera donc de par sa disposition en vignoble (qui englobe l’orchestre) et accordera une visibilité parfaite à l’ensemble du public.

De quoi ravir l’OSR qui affiche régulièrement complet avec ses 60 concerts annuels. Mais qu’en sera-t-il des autres groupes de musique? Massimo Pinca, bassiste et compositeur reconnu de la scène genevoise, défend le projet mais se veut plus nuancé sur les arguments économiques. «Si la Cité devient un lieu de production avec un fonds affilié, alors nous pouvons parler concrètement de bénéfices pour nous, les musiciens. En revanche, s’il s’agit simplement de mettre à disposition des salles à louer, les retombées économiques directes ne sont pas évidentes», témoigne-t-il. Le musicien tient surtout à les dissocier de l’aspect «vitrine» qui est souvent mis en avant dans ces cas-là: «On profite de cet aspect publicitaire, en l'occurrence d’élargissement des publics, mais ce qui ferait une réelle différence pour notre profession, c’est la naissance d’un nouvel acteur de production.»

Dans le quartier des Nations, où devrait sortir de terre cette Cité en cas de «oui» aux urnes, certains professionnels se frottent déjà les mains. Un des restaurateurs concernés se montre impatient: «Je ne comprends même pas qu’il y ait des opposants à ce cadeau. L’offre culturelle va nous apporter enfin de la vie après 18h30, quand la Genève internationale déserte le quartier, et elle mettra en valeur la rive droite, trop souvent délaissée le soir.» Au-delà même d’une question géographique, c’est une identité culturelle qui manque à Genève et qui pourrait émerger de cette Cité, selon le président de la Société des hôteliers genevois, Gilles Rangon.

«Il est difficile d’estimer des retombées économiques précises mais il est certain que ce sera une réelle valeur ajoutée pour les 120 hôtels présents sur le canton et le rayonnement de notre écosystème à l’international», indique le président. La fondation Genève Tourisme qui travaille actuellement à développer la ville comme destination de loisirs pourrait ainsi s’appuyer sur cet atout culturel dans sa stratégie de repositionnement.

Néanmoins, avant de se projeter, il faudra attendre le résultat de la votation de ce dimanche puis, si le «oui» l’emporte, patienter jusqu’en 2026 pour l’inauguration de cette ambitieuse mais tant débattue Cité de la musique genevoise.

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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud en passant par l'Egypte, quand cette jeune journaliste de Bilan, férue de voyages, n'explore pas les quatre coins de la planète, elle exerce son autre passion: l'écriture. Après avoir consacré la plupart de ses étés à des stages dans les rédactions de Suisse romande (entre autres 20 minutes, Tribune de Genève, L'Agefi et le Temps), la Genevoise s'est arrêtée deux ans à Neuchâtel pour obtenir son Master en journalisme. A présent bien installée dans les rangs de Bilan, elle aiguise ses armes en écrivant pour le magazine et bilan.ch Curieuse, son champ d'action se veut à peu près aussi vaste que celui de l'économie: Management, innovation, luxe, entreprises, immobilier...

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