Bilan

Le Covid force à repenser les bureaux

Les taux d’occupation des surfaces devraient durablement baisser avec la hausse du télétravail. Les règles d’hygiène renforcées contrarient les tenants du bureau partagé.

Un lieu de travail attractif est un facteur essentiel pour garder une cohésion dans l’entreprise.

Crédits: Luis Alvarez / Getty Images

Engagée durant la crise sanitaire, la reconfiguration des surfaces de bureaux pourrait perdurer. C’est ce qui ressort de l’étude menée par la société de conseil CBRE auprès de ses clients européens. 84% des sondés envisageaient en mai de maintenir des mesures d’hygiène et de nettoyage renforcées après la crise du Covid, tandis que 92% prévoyaient un recours accru au télétravail, avec à la clé, dans 88% des cas, un investissement dans des outils technologiques adaptés.

Parmi les observateurs avisés du marché, l’architecte Albert Schrurs dirige le bureau de design Coral Studio et travaille sur des stratégies de transformation des espaces. Il constate une certaine incertitude chez ses clients: «Ce qui remonte, c’est la volonté d’être «pandémie compatible», afin de parer à l’éventualité d’un retour de la crise sanitaire. On se contente pour l’instant d’appliquer les règles d’hygiène. Un changement de mentalité est à l’œuvre, le télétravail est passé par là, mais, en dehors des contraintes, il est encore trop tôt pour voir quelle forme prendra la mutation.»

En revanche, pour les entreprises déjà engagées dans un processus de flexibilisation des modes de travail, le Covid a joué un rôle d’accélérateur, ce que remarque Martin Pongratz, directeur «stratégies d’environnement de travail» pour le cabinet CBRE: «Les sociétés qui avaient mis en place le desksharing (bureaux partagés, ndlr) sont plus facilement passées au télétravail, car elles sont plus digitalisées et plus flexibles.» L’espace gagné par la réduction des surfaces de bureaux attitrés s’accompagne du développement d’une variété d’espaces collaboratifs de travail et de détente, parfois de plus petite taille et très connectés. «Le modèle des espaces de coworking où les startuppers évoluent dans une ambiance positive de travail fait son chemin, estime Martin Pongratz. L’architecture doit favoriser un bon équilibre entre des espaces de communication et des zones de travail concentrées, le cloisonnement traditionnel étant perçu de plus en plus négativement.»

Le bureau partagé divise

Parmi les pionniers, Bayer Consumer Care fait travailler 1700 employés entre ses sites de Bâle et de Zurich. Engagée avant la crise dans une démarche de desksharing et de réduction des espaces individuels, la société a développé de nombreux espaces collaboratifs, salles de café, espaces créatifs dans un environnement plus végétalisé. Marco Berchner, chargé du projet pour l’entreprise, relève aujourd’hui un taux d’occupation des bureaux de 40 à 50% contre 70 à 80% avant le Covid, en ligne avec la tendance générale: «L’employé a le choix de venir ou non. Rendre le bureau attractif est donc essentiel pour la cohésion et la culture d’entreprise. Ça suppose de sortir de la logique de standardisation pour s’orienter vers une adaptation de l’espace aux besoins des individus ou équipes. On continue à optimiser avec les retours d’expérience.» Places multifonctionnelles et différentes ambiances de travail susceptibles de casser la routine sont à l’ordre du jour.

Ces nouvelles tendances posent toutefois question. A la résistance naturelle de l’utilisateur devant la remise en cause de sa territorialité s’ajoute désormais la crainte sanitaire liée au partage du bureau. Albert Schrurs détaille des solutions de personnalisation de l’espace compatibles avec le desksharing: «On voit se développer des systèmes de casiers, ainsi que des toolbox qui permettent de garder son stylo, ses affaires, ses petites photos personnelles. Laisser la possibilité de rajouter une petite plante ou changer son fond d’écran sont des éléments qui permettent de s’approprier l’espace.» Le spécialiste hésite cependant à parler de généralisation du télétravail et de partage de bureau: «Pour des traders qui travaillent avec 4 écrans côte à côte, un standard téléphonique avec 4 lignes et une télé, j’attends encore de voir.»

Daniel Ducrey, CEO de Mobimo, dit «se méfier des effets de mode». (Crédits: Dr)

Nouveaux modèles

Des solutions sont cependant mises en place. Chez Bayer, une signalétique doit permettre au personnel de nettoyage de voir quels bureaux sont à désinfecter. Des mesures qui ne suffisent pas à convaincre certains observateurs comme Daniel Ducrey, CEO de Mobimo, qui gère 3,4 milliards de biens locatifs, dont 30% de bureaux: «Le desksharing risque d’avoir du mal à se maintenir, à la différence de l’open space, lieu de rencontre et de partage de l’information. On sait qu’on retrouve son collègue et son environnement avec un espace à soi.» Un risque existe d’un effet d’opportunité où les employeurs réduiraient purement et simplement les surfaces de bureaux sans offrir en contrepartie d’espaces collaboratifs, mais il devrait rester marginal, selon Daniel Ducrey: «Beaucoup sont conscients que l’ubérisation du travail fait courir le risque de perdre la culture d’entreprise. On aurait pu s’attendre à plus de demandes de réduction de surface de la part de nos clients, cela n’a pas été le cas.»

Mobimo constate toutefois une plus grande difficulté à louer les surfaces supérieures à 400 m2 et des demandes de baux inhabituellement courts (parfois trois ans), signe d’une incertitude sur l’avenir du bureau. Engagé sur le long terme, Mobimo dit «se méfier des effets de mode» et mise classiquement sur des espaces et un mobilier modulables. D’autant plus que, selon certains spécialistes comme Albert Schrurs, les modèles pourraient être de nouveau complètement repensés sur le moyen terme: «Avec le passage à l’internet de la voix, difficile d’imaginer 30 employés parler en même temps à leur Alexa dans un open space. On peut alors envisager par exemple de petits bureaux isolés ultraconnectés et de grands espaces communs non connectés, en référence aux hôtels capsule japonais. Tout est à reconcevoir de la base, selon les déterminants humains et technologiques.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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