Bilan

Le coronavirus a-t-il augmenté la pénibilité sur les chantiers?

Cadence, pression sur l’emploi et méthodes de travail... En deux mois, la crise liée à la pandémie semble avoir totalement chamboulé le quotidien des ouvriers.

Désormais, le port de gants, masques et autres protections est de mise.

Ils sont partout, nous les croisons tous les jours en toile de fond de notre paysage, et pourtant, nous ne leur prêtons pas d’attention particulière. Que ce soit au bout d’une grue ou au détour d’un carrefour, les 80’000 salariés de Suisse travaillant sur des chantiers ont eux aussi subi de plein fouet l’épidémie.

Ceux qui se sont sentis «sacrifiés» durant la crise et pour qui les mesures ont tardé à venir, font à présent preuve d’adaptation face à leurs nouvelles conditions de travail. Entre vitesse d'exécution, risque de renvoi et règles sanitaires contraignantes: état des lieux.

L’accélérateur ou le frein ?

La pression des délais trône depuis quelques années en tête des facteurs de pénibilité du métier d’ouvrier. Selon un récent sondage de l’Unia, elle se serait même accrue d’après 78% des travailleurs interrogés. Une contrainte sur laquelle, dans un premier temps, le coronavirus aura eu un effet positif.

«La réalité observée ces dernières semaines grâce aux mesures sanitaires montre plutôt des chantiers ralentis, voire même arrêtés», constate Nicolas Rufener, secrétaire général de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment (FMB).

L’ingénieur cantonal genevois, Christian Gorce, est du même avis: «Sur les projets de mon office, en ce début de reprise, les effectifs et les cadences sont inférieurs à ceux de la fermeture (mi-mars). Nous effectuons maintenant des analyses pour évaluer le retard engendré et envisager si possible de le rattraper.»

Une respiration appréciée des ouvriers qui s’avère finalement à double-tranchant, puisque «dans quelques semaines, ce sera aux salariés de compenser le manque de temps», soutient Armand Jaquier, secrétaire régional d’Unia Fribourg. Un rattrapage irréalisable selon son homologue de la région neuchâteloise. «On peut cependant s’attendre à une augmentation des heures supplémentaires ou à des sollicitations le samedi», souligne le syndicaliste, Alexandre Martins.

De leur côté, les entreprises de construction contactées assurent qu’elles font tout leur possible pour ne pas presser leurs employés. WALO Bertschinger leur a donné pour consigne de ne pas travailler à la hâte mais en fonction des directives de l’OFSP. Tandis que Implenia est en contact avec ses clients pour discuter des retards directement et trouver des solutions à la source. «Il faut une accélération des travaux mais qui doit se faire en amont, au niveau de la planification de projets ou des processus d'octroi des permis de construire par exemple», assure Matthias Forster, directeur d’Infra Suisse, l’organisation industrielle des entreprises actives dans la construction d'infrastructures.

Des emplois sur le fil du rasoir

La question des délais est effectivement cruciale aujourd’hui, puisque le risque de pénalités coûtera cher aux entreprises, déjà affaiblies par la crise du Covid-19. L’ampleur des répercussions pour ce secteur, qui produit 10% du PIB suisse, n’est pas encore prévisible, selon le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO) mais ne sera pas sans conséquence pour les employés, d’après la société faîtière (SSE). «La Suisse est en pleine récession, le chiffre d’affaires moyen dans la branche enregistre une baisse d’environ 15% et de 40% sur la Romandie», ajoute Corine Fiechter, porte-parole de la SSE.

Pour Frédéric Burnand, de la Fédération vaudoise des entrepreneurs, une grande incertitude s’est installée: «Les prix sont déjà très serrés et le nombre de nouveaux projets sera à la baisse ces prochains mois. Il y a une réelle crainte de diminution des effectifs.» Les marges étant déjà très faibles et la concurrence exacerbée, les salariés s’y préparent. Gino* (55 ans), tapissier-peintre, se fait du souci. «On vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, surtout quand on est un ancien. C’était déjà le cas avant mais ça l’est d’autant plus avec cette crise inédite», témoigne-t-il.

Un climat anxiogène qui a fait ses premières victimes, indique Pietro Carobbio, responsable du secteur construction chez Unia Vaud. «La grande majorité des travailleurs temporaires actifs dans le secteur ont perdu leur emploi. Pour les personnes engagées en fixe, c’est encore tôt pour tirer des conclusions mais le rôle des investissements publics dans le secteur sera déterminant», déclare-t-il.

Un travail d’équipe avant tout

Finalement, le plus perturbant dans le quotidien des ouvriers, ce sont les nouvelles mesures d’hygiène et de distanciations sociales. Armand Jaquier, secrétaire régional d’Unia Fribourg, pointe du doigt la mise en pratique des règles de l’OFSP: «On leur impose des normes contraignantes pour la réalisation de certaines tâches, notamment celles qui se font à plusieurs, mais à aucun moment on ne leur a montré comment faire. On les laisse seuls face au respect de ces mesures.»

Le syndicaliste fribourgeois est persuadé que d’ici peu, la non-application de ces règles sera rejetée sur les ouvriers alors que le cœur du problème se situerait au niveau de l’organisation du travail. Un problème de planification que critique également Gino*, tapissier-peintre pour le compte d’une régie: «Parfois on travaille à sept dans un même appartement, tous entassés. Je fais de la finition alors que le carreleur fait de la poussière, ça n’a pas de sens! Sans parler des cas où le plombier n’est pas encore passé et que nous n’avons ni toilettes, ni lavabo.» Si le coronavirus a permis quelques améliorations à ce niveau, un retour en arrière sanitaire est d’ores et déjà à prévoir, selon Armand Jaquier.

A ciel ouvert, même combat. Tim* (24 ans), maçon en Valais, insiste sur le fait que de nombreux travaux ne peuvent pas se faire seul. «Il faudrait venir sur les chantiers pour se rendre compte. On est constamment en contact avec nos collègues. Ce n’est pas que nous prenons les mesures à la légère mais nous n’avons pas le choix», clame le jeune homme. Un métier d’équipe qui complique tout, jusqu’à l’heure de la pause. «Plus que travailler, les ouvriers vivent ensemble. Les isoler à l’heure du repas, limiter les places dans les abris par mauvais temps, modifier leurs horaires, tous ces changements d’habitudes ont un impact indéniable sur les travailleurs», observe Peter Rupf, secrétaire des associations du Groupement des associations patronales de la construction (GAP).

De quoi engendrer «une perte d’efficacité et des retards», comme l’indique la porte-parole de la SSE. Il s’agit donc désormais de faire un choix. «Si les ouvriers sont toujours partants pour assurer leur propre sécurité et celle de leurs familles, il est important d’accepter l’impact sur les délais que cela implique. Sans quoi, les ouvriers seront pris entre le marteau et l’enclume», conclut Clément François, membre de la direction de l’Unia. Tel le serpent qui se mord la queue, nous en revenons au problème vu en premier lieu...


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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour travailler auprès de Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourait pas le monde, elle décrochait des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, 20minutes ou encore Le Temps lui ont ainsi ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle se spécialise actuellement dans la presse écrite économique.

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