Bilan

«Je faisais mon shopping dans la jungle»

Rencontre avec l’inventeur du mur végétal, Patrick Blanc, botaniste et chercheur au CNRS, qui a notamment œuvré à parachever le jardin de l’Amandolier à Genève.

Patrick Blanc pose devant son unique réalisation genevoise: le mur végétal du jardin public de l’Amandolier.

Crédits: Nicolas Righetti/lundi13

En vérité, Patrick Blanc porte mal son nom, car il a toujours eu une passion pour le vert. Jeune homme à Issy-les-Moulineaux (F), ce botaniste en herbe avait déjà transformé sa chambre en serre tropicale avec des fougères, des tillandsias, des cascades ou encore des libellules. Farfelu? Pas le moins du monde. Juste passionné. En 1972, alors qu’il est étudiant en botanique, il part découvrir l’Asie du Sud-Est où il va s’émerveiller face aux stratégies développées par les plantes des sous-bois tropicaux capables de se contenter de peu de lumière.

En 1988, il va déposer un brevet pour tenter de protéger son «invention»: le mur végétal. En fait, sa toute première création remonte à 1986, au moment de la réalisation de la cité de La Villette. «Ce n’était plus de l’expérimental, s’amuse-t-il. Il s’agissait de créer, sur un pont, un mur végétal de 3 mètres de haut. J’étais allé collecter des plantes en Guadeloupe tout spécialement que j’ai mises en culture. Le public a adoré, mais cela n’a eu aucun impact.» Avec son laboratoire de botanique tropicale à Paris, Patrick Blanc s’occupait d’introduire de nouvelles espèces testées pour l’horticulture. «Je faisais mon shopping dans la jungle.»

La façade de la Caixa Forum, à Madrid, est l’un de nombreux projets avec le bureau bâlois Herzog & de Meuron. L’enveloppe en briques classées a été conservée. (Crédits: Nicolas Righetti/lundi13, Dr, Alamy)

Le tour de la planète

Le succès est venu plus tard. Invité à participer en 1994 au 3e Festival international des jardins du Domaine de Chaumont-sur-Loire, il a bénéficié d’une des 30 parcelles mises à disposition pour créer trois murs. C’est à cette occasion qu’il a réellement retenu l’attention des médias. L’architecte Jean Nouvel a commencé à s’intéresser à son travail, par le biais de son conseiller, le sociologue Hubert Tonka. Ensemble, ils feront le concours de l’Ambassade de France à Berlin, entre autres. Un de ses nombreux projets qui n’a pas abouti. Par la suite, il est intervenu sur l’immeuble parisien réalisé par Nouvel pour la Fondation Cartier pour l’art contemporain.

Mais le réel déclencheur sera l’inauguration, le 11 septembre 2001, avec la designer Andrée Putman, du désormais incontournable mur du Pershing Hall à Paris où Patrick Blanc a habillé une façade de 30 mètres de haut. Une première malheureusement restée dans l’ombre des affreux attentats du même jour.

Après avoir réalisé des centaines de murs un peu partout sur la planète, Patrick Blanc a mis à profit son empêchement à voyager librement pour réfléchir avec l’architecte Françoise Raynaud (agence Loci Anima) à la mise au point de parois vertes pour des bureaux. Un travail qu’il effectue également avec le designer Alexis Tricoire. Ce dernier avait créé en 2015 «Nouveau Monde», sorte de sas d’accueil pour les visiteurs du congrès COP21 au Grand Palais. «Mais nous en sommes aux prémices. Cela étant, les murs de La Villette étaient déjà des paravents végétalisés. Le problème sur lequel on se heurte, c’est de multiplier ceux-ci à des coûts supportables pour les entreprises. Or, plus c’est petit et répété, plus c’est compliqué.»

Avec la designer Andrée Putman, Patrick Blanc a habillé une façade de 30 mètres de haut du Pershing Hall à Paris. (Crédits: Nicolas Righetti/lundi13, Dr, Alamy)

En réalité, Patrick Blanc mène un combat pour la biodiversité: «La biodiversité horizontale est progressivement remplacée. Elle souffre énormément dans le monde entier. Celle qui vit accrochée sur des falaises s’en sort mieux. A mes yeux, ces refuges de biodiversité sont une opportunité pour les réévoquer. La verticalité n’est pas artificielle. Le feutre que j’utilise est simplement une fine pellicule d’humus qui recouvre un rocher.»

Pendant trente-cinq ans, Patrick Blanc a eu la chance d’œuvrer pour le CNRS, et de voyager un peu partout pour examiner les plantes des sous-bois, notamment aux îles Salomon. «Les plantes qui vivent dans les forêts tropicales doivent souvent se contenter de 1% de lumière. Mon travail consiste à découvrir leurs stratégies adaptatives. Elles n’ont pas droit au gaspillage. L’arbre va même jusqu’à utiliser une branche cassée pour se régénérer. Poussant très lentement, ces plantes sont potentiellement immortelles.»

Deux réalisations en Suisse

En Suisse, Patrick Blanc n’a eu que deux commandes à ce jour. La première concernait le jardin public de l’Amandolier (devant le 30, route de Chêne à Genève), réalisé pour la Société Privée de Gérance (SPG) à la suite d’un concours international remporté en 2004 par l’agence parisienne TER, mais parachevé par lui-même entre 2012 et 2014. La seconde est un très bel ensemble de parois végétales autour d’une piscine dans le vaste sous-sol d’un chalet à Gstaad.

Créé en 2013 avec Jean Nouvel, le jardin des artistes à Qingdao (Chine) comprend une école, des ateliers d’artistes, un musée, etc. (Crédits: Nicolas Righetti/lundi13, Dr, Alamy)

Heureusement pour lui, la Chine a été plus sensible à son talent. Rien qu’à Shenzhen, il a déjà réalisé une vingtaine de murs pour un quartier entier dans un projet qui en prévoit plus de cinquante. Citons aussi la réfection du terminal II de l’Aéroport Changi à Singapour avec le bureau d’architecte Boiffils après un concours d’architecture. Ou encore le jardin des artistes à Qingdao (Chine) réalisé en 2013 avec Jean Nouvel qui comprend une école, des ateliers d’artistes, un grand musée, etc.

Enfin, Patrick Blanc revient sur ses nombreux projets avec le bureau bâlois Herzog & de Meuron. A commencer par celui de la Caixa Forum à Madrid en 2008 qui occupe le site d’une ancienne centrale électrique dont l’enveloppe en briques classées a été conservée. A l’est de l’établissement s’étend, à la place d’une ancienne station-service, une petite esplanade d’où on peut admirer un impressionnant mur végétal au nord. Par la suite, le bureau suisse l’a appelé à l’aide pour une place à Santa Cruz de Tenerife où il a recouvert un toit oblique ainsi qu’une façade. Avec eux, il y a aussi eu le Pérez Art Museum Miami, doté de 70 colonnes recouvertes de plantes.

Le désormais retraité du CNRS ne risque pas de s’ennuyer pour autant. Il se passionne pour une plante qu’il a découverte au Cameroun, issue de la famille des philodendrons, qui pousse comme du lierre. «Ses racines pendent dans le vide et forment une sorte de barbelés très fins, mais très solides.» A suivre.


L’Amandolier à Genève, réalisé pour la Société Privée de Gérance (SPG). (Crédits: Nicolas Righetti/lundi13, Dr, Alamy)

Combien ça coûte?

Un mur végétal, c’est magnifique, certes, mais combien ça coûte d’assurer la pérennité d’une telle œuvre vivante? «Un mur est moins onéreux s’il est conçu dès le départ pour un tel usage. Si l’on prend une surface de 1500 m², il faut compter environ 220 euros au mètre carré auxquels on ajoute le prix des plantes (130 euros au mètre carré), soit au minimum 350 euros au mètre carré pour la variante la plus accessible. Lorsqu’il s’agit d’une structure autoportante, cela peut grimper à 1 000 euros au mètre carré.» Ensuite, pour l’entretien, cela varie entre 20 et 50 euros le mètre carré par an. «Je recommande deux ou trois entretiens par an pour les murs extérieurs, avec une nacelle.»

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin 2019.

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