Bilan

«Etre fidèle à soi-même», le défi de l’architecture africaine

Un programme créé par Rolex a permis à l’architecte britannique Sir David Adjaye de jouer les mentors auprès de la Nigérienne Mariam Kamara. Ils ont réfléchi ensemble à un bâtiment qui reflète l’identité du continent.

  • Sir David Adjaye a choisi d’accompagner Mariam Kamara car «c’est une pionnière».

    Crédits: Thomaas Chené/Rolex
  • «Il y a des opportunités architecturales en Afrique qui n’existent pas ailleurs, même pas en Asie.»

    Crédits: Atelier Masomi
  • Epaulée par son mentor, Mariam Kamara a dessiné le Centre culturel de Niamey.

    Crédits: Atelier Masomi

Sur la scène du Baxter Concert Hall au Cap, en Afrique du Sud, la célébration du Rolex Arts Weekend bat son plein. Alors que le groupe horloger marque la fin du cycle 2018-2019 de son programme Mentor & Protégé (lire l’encadré), dans les coulisses, l’architecte Sir David Adjaye nous confie ce qui l’a amené jusqu’ici. «L’un de mes amis (l’artiste danois Olafur Eliasson, ndlr) avait été mentor en arts visuels en 2014-2015 pour ce programme et m’a parlé d’une aventure exceptionnelle.» Lorsqu’il a accepté de devenir mentor, ce Britannique d’origine ghanéenne a expressément demandé à soutenir un(e) architecte africain(e). S’il pratique son activité à Londres et à New York, il est aussi actif à Accra, au Ghana, où sa famille s’est récemment installée. «Elle souhaitait venir vivre ici, en Afrique.»

Une pionnière

Né en 1966 à Dar Es Salam, en Tanzanie, Sir David Adjaye a effectué des stages dans les cabinets d’architecte de Sir David Chipperfield et d’Eduardo Souto de Moura, avant de devenir diplômé du fameux Royal College of Art de Londres. Doté de 45 collaborateurs, le bureau d’architecture Adjaye Associates a notamment réalisé la Wall Street Tower à Manhattan, le Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de la Smithsonian Institution à Washington DC, ou encore la Moscow School of Management. Il a gagné un concours pour construire la National Cathedral of Ghana à Accra. «Il y a des opportunités architecturales en Afrique qui n’existent pas ailleurs, même pas en Asie. Mais il ne faut surtout pas se précipiter. Allons-y lentement, sinon on risque de passer à côté de certains besoins.»

Parmi les trois finalistes proposés par le programme Rolex Mentor & Protégé, Sir David Adjaye a choisi d’accompagner la Nigérienne Mariam Kamara. Cette dernière vit près de Boston avec son mari et sa fille, mais son cabinet, l’atelier Masõmi, est basé à Niamey. «C’est une pionnière. C’est une femme musulmane qui vit dans une culture qui ne s’attend pas à un tel leadership. Je me suis dit que je devais l’aider, car ce n’est pas facile d’être une étoile montante.» D’ailleurs, quand elle a reçu la lettre lui annonçant qu’elle avait été choisie, Mariam Kamara l’avait d’abord jetée, croyant à une mauvaise plaisanterie.

Surtout, ne pas copier l’architecture occidentale

«Les autorités de la ville de Niamey, au Niger, voulaient construire un centre culturel dans une zone en voie de développement. Ils avaient une partie des fonds nécessaires (60%), mais ils cherchaient le complément, notamment auprès de l’Unesco. J’ai accepté de profiter du mentorat pour aller de l’avant, d’autant que Sir David Adjaye m’encourageait à travailler sur un projet public», confie Mariam Kamara.

Très vite, le mentor et sa protégée se rendent compte qu’ils partagent une même vision: ne surtout pas copier l’architecture occidentale, car ce serait à la fois trop onéreux et totalement absurde. Par exemple, au Niger, les briques de terre sont souvent considérées comme un matériau pour les pauvres, car il est coûteux de construire avec du béton et du ciment, alors que ces derniers sont très chauds à vivre. «Parce qu’il y a sur le continent de grands challenges, nous souhaitons y répondre mais en les résolvant de façon différente, afin de respecter l’environnement», insiste-t-elle. «Le fait que vous n’ayez pas l’air climatisé, par exemple, va vous inciter à mettre au point d’autres solutions, à renouer avec un savoir-faire ancestral», ajoute son mentor.

Comme pour chacune de ses réalisations, Mariam Kamara commence par mener une enquête sur le terrain afin de mieux cerner les attentes des futurs utilisateurs. En choisissant des matériaux locaux, tels que les briques de terre compressée, en les mélangeant entre eux pour en améliorer la qualité et en recourant aussi à la technologie pour sublimer un style qu’elle veut contemporain, Mariam Kamara a décroché le Global LafargeHolcim Awards 2018 (le plus grand concours d’architecture durable). Au programme du Centre culturel de Niamey, une bibliothèque parents-enfants (qui bénéficiera d’un financement de la Banque mondiale), une galerie d’art, un théâtre, des salles polyvalentes et quelques bureaux pour des chercheurs.


Le programme Mentor & Protégé

Tous les deux ans, un conseil constitué d’éminents artistes et professionnels du monde des arts propose des mentors potentiels. Une fois que les mentors ont été contactés et ont accepté de participer, Rolex établit avec eux le profil du protégé avec lequel ils aimeraient travailler. Chaque relation de mentorat est conçue «sur mesure». Aucune candidature directe de la part des jeunes artistes n’est acceptée. Des comités de sélection, un par discipline (architecture, danse, cinéma, littérature, musique, art dramatique et arts visuels), sont constitués. Les membres de ces comités sont chargés d’identifier des protégés potentiels que Rolex invite ensuite à se porter candidats. 

Chaque comité se réunit pour étudier les candidatures et recommande trois finalistes. Enfin, Rolex organise une rencontre entre les finalistes et le mentor, qui choisit alors son ou sa protégé(e).

Les mentors et les protégés doivent passer au minimum six semaines ensemble, mais de nombreux duos choisissent de consacrer beaucoup plus de temps. Ils s’accordent sur le lieu et les modalités de leurs interactions. Parmi les cinq activations de ce programme en faveur de l’architecture, mentionnons celles qui ont concerné des ressortissants suisses: En 2014-2015, l’architecte suisse Peter Zumthor avait accepté d’être le mentor de Gloria Cabral et, en 2016-2017, Sir David Chipperfield avait pris comme protégé le jeune Suisse Simon Kretz (du bureau zurichois Salewski-Kretz).

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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