Bilan

Covid-19: comment nos maisons et nos villes vont évoluer

La crise sanitaire pourrait remodeler nos métropoles. C’est du moins ce qu’affirment plusieurs architectes et urbanistes qui s’appuient, pour étayer leurs dires, sur l’histoire des pandémies.

La villa Savoye, réalisée par Le Corbusier de 1928 à 1931, a été construite sur pilotis, «loin du sol humide où naissent les maladies».

Crédits: Bildarchiv Monheim GmbH/Alamy

La maladie causée par le SARS-CoV-2 va-t-elle transformer nos logements, nos lieux de travail et nos villes? Beatriz Colomina répond par l’affirmative. Cette professeure à l’Université de Princeton, qui a consacré sa vie d’universitaire à étudier comment les pandémies ont constamment transformé nos espaces urbains, rappelle que «l’histoire de la ville se confond (depuis toujours) avec l’histoire des maladies». Elle cite l’exemple de l’architecture moderne, qui s’est définie face à la bactérie de la tuberculose, autrefois l’une des maladies les plus létales du monde.

Le professeur Tullio Medici, auteur d’un article paru dans la Revue Médicale Suisse intitulé «La tuberculose et l’idéal de l’habitat moderne», remarque de son côté que «lorsque l’on se repose aujourd’hui dans une pièce parcourue par des flots de lumière, d’air et de soleil, sur la terrasse d’une maison moderne et sur un fauteuil design, on ne suspecte pas que l’origine de ce style de vie, appelé «lifestyle», remonte au Mycobacterium tuberculosis et à son traitement.»

Pour rappel, durant la seconde moitié du XIXe siècle, la tuberculose était traitée par la lumière du soleil (héliothérapie) et l’air pur. Or, les maisons datant de l’époque victorienne possédaient de petites fenêtres qui limitaient l’entrée de la lumière naturelle et rendaient difficile la bonne ventilation des lieux. Elles contenaient par ailleurs beaucoup de mobilier tel que des sièges tapissés, de longs rideaux, des tapis ou de lourdes tentures, sans oublier les nombreux détails de menuiserie, véritables nids à poussière s’il en est. Sans surprise, ces intérieurs poussiéreux et mal ventilés étaient totalement inadaptés aux tuberculeux. «C’est la raison pour laquelle les médecins se sont mis en contact avec des architectes pour concevoir des lieux de cure qui soient le plus en rapport avec les exigences médicales.»

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, on utilisait la lumière du soleil pour traiter  la tuberculose. D’où l’apparition de sanatoriums avec de grandes baies vitrées. (akg-images)

Le logement libéré

Au terme d’une longue réflexion, les sanatoriums sont nés. Ces constructions aérées, aux murs sans cavités pour ne pas abriter de miasmes ou de bacilles et aux façades couvertes d’un écran de balcons, ont fortement influencé le développement de l’architecture nouvelle. A cet égard, «nul n’a mieux su transformer lumière, air et soleil en architecture que Charles-Edouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier, poursuit Tullio Medici. Et pour cause! Sa génération s’était frottée de près à la tuberculose et à son traitement.»

La villa Savoye, chef-d’œuvre d’avant-gardisme, a par exemple été construite sur pilotis, «loin du sol humide où naissent les maladies», selon les propres termes du Corbusier. A l’instar des sanatoriums, elle possédait un solarium et de nombreuses baies vitrées. «Le Corbusier était tellement obsédé par la maladie et l’hygiène que la villa Savoye dispose d’un lavabo pour le lavage des mains au niveau de son entrée», ajoute l’historienne de l’art Rebecca Gross. Ironie du sort, M. Savoye et son fils ont été emportés par la tuberculose en 1958.

Par la suite, pour créer sa chaise longue LC4, le célèbre architecte suisse s’est de nouveau inspiré des sanatoriums et de leurs chaises inclinables qui permettent de surélever les jambes afin de faciliter la circulation du sang.

Le confinement a réinventé le balcon, minuscule espace ouvert sur l’extérieur. (Crédits: Chantal Dervey)

Un modèle qui fait école

Outre l’habitat, la Grande Faucheuse a également modifié l’architecture des établissements scolaires. C’est en effet grâce à la tuberculose que les écoles marient aujourd’hui avec bonheur lumière, transparence et espaces verts. Les plus anciens se souviendront peut-être du mouvement des écoles de plein air dans la moitié du XXe siècle. Destinés aux enfants chétifs et prétuberculeux, ces établissements étaient dotés de grandes fenêtres ouvertes sur un écrin de verdure. Par la suite, «les écoles de plein air ont largement contribué à l’élaboration de bâtiments scolaires mieux ventilés, mieux éclairés, offrant de nouvelles techniques de chauffage et de vitrage», note Laila Wernli dans «Bâtir pour une éducation en extérieur, le mouvement des écoles de plein air».

Aujourd’hui, l’histoire se répète. Les architectes voient en effet la crise du Covid-19 comme une opportunité de repenser l’habitat. «Avec le confinement et le télétravail à distance, les gens utilisent moins les transports et la vie s’est surtout déroulée dans un petit rayon autour de la maison. Les urbanistes y voient une tendance qui va se poursuivre: un nouveau localisme», écrit la journaliste Valeria Perasso dans «La vie après le coronavirus: comment le Covid-19 va changer nos villes – et peut-être les améliorer».

Afin d’empêcher une résurgence du coronavirus, de nombreuses villes ont multiplié les pistes cyclables et les zones piétonnes. (Crédits: Sieber/Arc)

L’un des modèles les plus ambitieux du nouveau localisme est «la ville du quart d’heure», soit la ville des proximités où l’on trouve tout ce dont on a besoin (commerces, crèches, médecins, parcs, jardins) à moins de 15 minutes de chez soi. «Une vie plus locale pourrait aider à décentraliser les services, à réduire la pression sur les transports et à s’attaquer à la densité dans les grandes zones urbaines.»

Le confinement a par ailleurs réinventé le balcon. Partout, des gens ont chanté, acclamé le personnel hospitalier et échangé avec leurs voisins depuis ce qui est souvent un minuscule espace extérieur. Ce qui fait dire à Paul Jubert, architecte associé chez Séméio Architecture, que les architectes doivent «arrêter de se poser la question: est-ce que je mets un balcon ou pas, même pour un petit logement?». Il ajoute que «les logements doivent aussi avoir une double orientation, ou a minima, les petits logements doivent être orientés sur la bonne façade au sud ou à l’ouest». S’agissant de l’architecture d’intérieur, certains experts sont d’avis que le télétravail va générer la fabrication de nouveaux meubles.

La mutation de l’espace public

Quid des marquages au sol et des plaques de plexiglas et autres vitres de protection sur les comptoirs et guichets? Sont-ils appelés à se pérenniser dans le temps? Selon Paul Jubert, «on va peut-être rentrer dans une réinterprétation de l’architecture hygiéniste du XIXe siècle. La mutation de l’espace public va cependant être délicate, car il faudra trouver le bon équilibre entre distanciation et sécurité sanitaire et créer du lien.»

Dernier point, mais non des moindres, afin d’empêcher une résurgence du coronavirus, de nombreuses villes – Milan, Bruxelles, Berlin, Budapest, Denver ou encore Bogota, pour ne citer qu’elles – ont multiplié les pistes cyclables et les zones piétonnes pour encourager la population à se rendre au travail à pied ou à vélo au lieu d’utiliser les transports publics. Selon un récent sondage YouGov commandé par Greenpeace et réalisé dans 21 villes européennes, trois personnes sur quatre souhaiteraient par ailleurs que les autorités municipales maintiennent les changements introduits pendant le confinement pour la «nouvelle normalité» qui émergera après la crise. En définitive, et comme le souligne Rebecca Newsom, responsable politique de Greenpeace UK, «il y a beaucoup de choses au sujet du lock-down que les gens seront heureux de laisser derrière eux, mais un air plus pur n’en fait pas partie».

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Auparavant, Amanda Castillo a travaillé six ans en tant que greffière-juriste au Tribunal des prud’hommes. Les nombreuses audiences auxquelles elle a assisté lui ont permis de se familiariser en détail avec les problématiques du monde du travail et de l’éthique professionnelle. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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