Bilan

Ces châteaux qui ont changé de mains

Sur les quelque 260 châteaux que compte la Suisse, moins de 5% ont changé de propriétaires récemment. Parmi eux, les châteaux de Bellerive, Bavois et d’Hauteville. Par Serge Guertchakoff et Marta Shargorodsky

  • Le château de Bellerive sera bientôt la résidence de Dinara Kulibayeva.

    Crédits: Dr
  • Le prix de vente du château de Bavois n’a pas été communiqué.

    Crédits: Dr
  • Le château d’Hauteville à Saint-Légier a été acheté par une université américaine.

    Crédits: Chantal Dervey

La Suisse comprend environ 260 châteaux dignes de ce nom, sans compter ceux qui sont en ruine ou dont il ne subsiste qu’une tour. La plupart se situent sur Berne (65), Vaud (34), puis en Valais et dans les Grisons. Habiter un château n’est pas une sinécure. Cela engendre souvent de grosses dépenses d’entretien. Voilà pourquoi ce marché est très particulier et qu’il est toujours compliqué de trouver des acquéreurs. Néanmoins, voici trois cas récents de transactions réussies: les châteaux de Bellerive (GE), Bavois (VD)et d’Hauteville (VD).

L’ancien château de l’Aga Khan

Début 2020, la vente du château de Bellerive, situé sur le territoire de la commune genevoise de Collonge-Bellerive, sera finalisée pour un montant supérieur à 100 millions de francs. A l’origine, ce bâtiment n’était pas destiné à être un château, ni à servir de lieu d’habitation. Son histoire date du XVIIe siècle.

A l’époque, on ne prélevait pas d’impôt sur le revenu et la fortune, mais sur le dépôt et le transit des marchandises. Le positionnement géographique de Genève, ainsi que la présence du Rhône et du Léman en ont fait un important dépôt historique de marchandises, lui permettant ainsi de boucler son budget. En 1623, Genève décide d’instituer un impôt de 2 sols par cantal sur le sel transporté par le lac Léman entre la Bourgogne et la Savoie. Il faut dire qu’à cette époque, et malgré la signature du traité de Saint-Julien en 1603 qui scelle l’indépendance de la cité à la suite de l’attaque de l’Escalade de 1602, les relations entre les deux régions sont loin d’être amicales.

L’augmentation de l’impôt à 3 sols en 1655 provoque une crise diplomatique entre les Genevois et leurs voisins Savoyards. Dépité, le duc Charles-Emmanuel Il de Savoie décide de ne pas déclarer la guerre aux gourmands Genevois, mais d’éviter de transporter le sel par les terres et eaux genevoises grâce à la construction d’un dépôt de sel sur ses propres terres. A cette fin, il rachète plusieurs parcelles situées au bord du lac, dont l’une avait appartenu à Anne Calvin, nièce du réformateur qui a fait trembler Genève. Les travaux démarrent en 1666. Lorsque les Genevois se rendent compte que le bâtiment, avec ses deux tours, ressemble plus à une forteresse qu’à un dépôt de sel, ils prennent peur et alertent leurs alliés Berne et Zurich. Puis la tension baisse, à la suite du décès de Charles-Emmanuel Il en 1675.

Ses successeurs, à commencer par Victor-Amédée II de Savoie, sont plus modérés et mieux disposés vis-à-vis des Genevois. La révolution de 1789 fait du château de Bellerive un domaine national de la République française. Lorsque Genève devient indépendante en 1813 puis intègre la Confédération helvétique en 1815, le château de Bellerive est classé monument national et passe, progressivement, en mains privées.

En 1955, la propriété est rachetée par le prince Sadruddin Aga Khan, l’oncle de l’actuel chef spirituel des musulmans ismaéliens, Karim Aga Khan IV, dont la communauté religieuse compte dix à quinze millions de fidèles en Asie centrale et au Moyen-Orient. Il a occupé, entre autres, le poste de haut-commissaire aux réfugiés auprès des Nations Unies. Ecologiste de la première heure, le prince y fonde en 1977 la Fondation Bellerive, consacrée à la défense de l’environnement. Le château accueille également sa formidable collection d’art islamique.

Le prince Sadruddin Aga Khan n’a pas eu de descendance propre. Décédé en 2003, il avait avant sa mort transféré la propriété du château aux trois fils du premier mariage de son épouse, la princesse Catherine, elle-même originaire d’une grande famille chrétienne orthodoxe libanaise et qui habite toujours le château. En 2017, le domaine est mis en vente. Il comprend également un pavillon de style chinois, villa-chalet du prince Essling, construit par André Masséna, prince d’Essling, général français sous Napoléon, et classé comme monument d’importance nationale.

Au même moment, Dinara Kulibayeva, fille de l’ex-président kazakh Nursultan Nazarbayev, cherche de nouveaux locaux pour sa fondation Montes Alti, vouée au soutien des programmes éducatifs. Lorsqu’elle visite ce domaine exceptionnel, au bord du lac, elle en tombe amoureuse et décide de l’acheter pour y habiter et pour domicilier sa fondation dans la villa-chalet du prince Essling. Les dernières formalités sont en train d’être réglées et la transaction sera finalisée en début 2020. Le prix total devrait dépasser les 100 millions de francs.

Le château des Lombards

Le père du banquier privé Thierry Lombard, Augustin, avait acquis le château de Bavois en 1987 en souvenir des liens familiaux avec la région du Nord vaudois, lieu d’origine de la famille Barbey (du nom de sa grand-mère qui épousa Albert Lombard). Très ancien, ce château a appartenu dès le XVIIIe siècle à la famille Pillochody. Malheureusement, le dernier seigneur de cette famille se fit le défenseur de l’ancien régime lors de la Révolution française. Une lutte féroce aboutit au départ des Pillochody.

Le château revint à l’Etat de Vaud qui le revendit. Pendant les guerres de Bourgogne, il eut la chance d’échapper au feu et aux pillages entrepris par les Suisses dans le Pays de Vaud. En effet, le seigneur de Gléresse venait d’épouser Béatrice de Montsaugeon, dame de Bavois. Comme la famille de Gléresse était bourgeoise de Berne, les Suisses passèrent devant le château de Bavois avec respect…

Thierry Lombard a choisi de s’en défaire car il souhaitait remembrer et rénover le patrimoine historique familial genevois (le fameux Domaine de Villette à Conches). Naef Prestige Knight Frank et Concierge Auctions ont tenu une vente aux enchères en ligne l’année dernière qui n’a pas débouché directement sur une vente de cette demeure médiévale parée de superbes tours rondes et de son domaine de 6,1 hectares. Néanmoins, un Vaudois, actif dans la pharma et l’hôtellerie, en a profité pour rencontrer en parallèle Thierry Lombard et se mettre d’accord sur un prix d’acquisition. «C’est une très belle maison, à taille humaine. J’y passe déjà la plupart de mes week-ends et je compte y vivre d’ici trois ans avec mon épouse, quand j’aurai pris ma retraite.» Aucune rénovation n’a été nécessaire, du fait que l’ancien associé senior de LODH y aurait investi environ 17 millions de francs ces dernières années. Aucune information n’a transpiré quant au prix de vente.

Le château d’Hauteville

Enfin, rappelons la cession du château d’Hauteville à Saint-Légier voilà près d’une année. C’est l’Université américaine Pepperdine qui l’a acquis pour en faire un nouveau campus, une fois le site rénové en partenariat avec le Service des monuments historiques. La communauté héréditaire Grand d’Hauteville avait pu enclencher le processus de vente après le décès de la dernière occupante d’une partie des lieux.

Ce domaine de 30 hectares est classé depuis le mois d’octobre, à la suite d’une enquête publique. Cet imposant domaine, construit au XVIIIe siècle, était déjà inscrit à l’inventaire des biens culturels depuis plusieurs décennies. On parle d’une transaction de l’ordre de 27 millions de francs, un montant qui n’a pas été confirmé. Si tout va bien, les travaux de rénovation pourront démarrer prochainement et permettre l’ouverture de l’université pour septembre 2022. Le lieu pourrait accueillir près de 150 étudiants.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin 2019.

Du même auteur:

Le capital-investissement connaît un renouveau en Suisse
Le Geneva Business Center de Procter & Gamble récompensé pour ses RH

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."