Bilan

Zep et Jean Rossiaud plaident pour renforcer le tissu d’entreprises locales

Le célèbre auteur de Titeuf, Philippe Chappuis, alias Zep, et le député vert Jean Rossiaud prônent un réseau de crédit mutualisé pour les entreprises et commerçants genevois, qui passe par la monnaie «léman», afin de sortir durablement de la crise actuelle.

Les monnaies locales, outil de relance des écosystèmes régionaux et qui échappent aux flux monétaires de la mondialisation.

Crédits: DR

Alors que l’économie s’apprête à reprendre son cours d’avant-crise, l’heure est aux actions citoyennes appelant à un changement de paradigme. Après l’appel du 4 mai lancé par un collectif romand pour un «redémarrage humaniste, local et durable» qui a été soumis au parlement suisse et qui a recueilli 55’000 signatures, un nouvel appel est lancé ce mercredi 13 mai. Titré «Ne recommençons pas comme avant», il émane de deux Genevois: Philippe Chappuis, alias Zep, le célèbre auteur des bandes dessinées Titeuf, et du député vert au Grand Conseil, Jean Rossiaud.

Les auteurs partent d’un constat: «Nous sommes fortement dépendants du commerce international pour des produits de première nécessité sanitaire ou alimentaire. C’est notre talon d’Achille». Insatisfaits face aux réponses économiques et financières apportées, et en particulier face à l’endettement des entreprises qui les laissera débitrices à long terme et dépendantes des banques, ils prônent une solution 100% locale: le crédit mutualisé.

Sauver l'économie... mais quelle économie?

Ce financement «solide et solidaire», sans intérêts, passe par l’utilisation d’une monnaie locale déjà existante, le «léman». Objectif: créer une communauté de paiement qui repose sur des principes de responsabilité sociale et environnementale. Ceci, en formant un réseau qui incite à consommer local, privilégie les échanges entre entreprises et fournisseurs du cru, afin de renforcer l’écosystème de proximité «face à la concurrence des marchés globalisés et aux grands distributeurs».

Philippe Chappuis, alias Zep. (DR)
Philippe Chappuis, alias Zep. (DR)

L’idée a germé dans l’esprit de Zep pendant la crise du Covid-19: «Je voyais que la crise nous incitait à réfléchir à notre manière de fonctionner. Mais il était surtout question de redémarrer plus fort et plus vite, de sauver l’économie. Mais quelle économie? Est-ce qu’on parle tous de la même économie? Le citoyen ne me semblait pas gagnant dans ce processus».

Il a sondé des économistes, «que nous avons peu entendus dans cette crise», et effectué quelques recherches, qui l’ont mené à l’idée de frapper une monnaie de crise, locale, pour la distribuer au citoyen sans inflation. Il en a parlé à Jean Rossiaud, l’un des initiateurs de la monnaie léman. Ils ont alors rédigé l’appel et un clip en mode dessin animé réalisé par Zep. L’artiste Joseph Gorgoni (qui incarne sur scène le personnage de «Marie-Thérèse Porchet»), contacté par Zep, accepte immédiatement d’y prêter sa voix.

Le léman, monnaie complémentaire au franc suisse, avait été lancée par un collectif bénévole genevois dans le sillage de la crise de 2008. Elle permet de devenir membre d’un écosystème d’échanges exclusivement locaux et offre un accès permanent à des lignes de crédit pour les entreprises, les commerces, les indépendants, les consommateurs et les collectivités publiques qui en sont membres.

Réduire les activités carbonées

Aujourd’hui, à l’heure des réflexions sur une déglobalisation, les monnaies locales ou liées à un projet social et environnemental gagnent en signification. L’économiste français Thomas Piketty estime ainsi dans une tribune du Monde qu’«après la crise, le temps de la monnaie verte est venu», à savoir une relance par des investissements dans des secteurs comme la santé et l’environnement, avec une réduction des activités les plus carbonées.

Jean Rossiaud. (DR)
Jean Rossiaud. (DR)

L’appel genevois va dans le même sens en favorisant les PME locales et le commerce de proximité. Le léman est fait pour circuler, pour régler des factures et s’endetter provisoirement: il ne peut être changé en francs suisses, ni thésaurisé, ni s’évader sur les marchés financiers. Concrètement, expliquent Jean Rossiaud et Zep, une entreprise ouvre un compte en lémans pour faire ses paiements (1 léman vaut 1 franc suisse). «Si le solde du compte de l’entreprise tombe en-dessous de zéro, une ligne de crédit s’ouvre automatiquement. Il n’y a pas d’intérêt sur ce crédit, puisqu’aucun argent n’a été prêté en réalité. Il n’y a personne à qui le rendre directement, et aucune pression pour remonter en positif, si ce n’est que vous devez accepter pour votre travail les paiements en lémans, qui vous feront repasser automatiquement en positif».

Les initiateurs défendent l’idée que les entreprises membres paient aussi des salaires en lémans aux employés qui l’acceptent, afin que ces lémans soient à leur tour dépensés dans l’économie locale. Mais ils vont plus loin: «Nous demandons au Canton de Genève et aux communes d’accepter le paiement d’une partie des taxes et des impôts en lémans, et de proposer aux SIG, TPG, à l’Hospice général, aux HUG, à l’Université et aux HES d’en faire de même. Les collectivités publiques pourront utiliser à leur tour les lémans pour payer leurs achats locaux et délivrer une partie des subventions et prestations».

Pour ces penseurs du changement, «l’État pourrait même proposer de verser une somme mensuelle en lémans à tous les contribuables: un revenu universel de relance, le temps de favoriser les circuits courts dans une économie locale et durable». Une idée qui fait écho aux critiques des aides financières excessivement concentrées sur les marchés boursiers, désormais subventionnés en permanence par les banques centrales.

Décrite par Jean Rossiaud comme une «solution parmi d’autres, qui a le mérite d’être pragmatique», cet appel intéresse les députés MCG et UDC du Grand conseil genevois, tandis que la gauche y est favorable par principe, selon le Vert. «Il est encore temps de transformer cette crise en opportunité économique et rebondir en renforçant nos PME, nos commerces de proximité, tout ce tissu économique qui fait notre prospérité et notre qualité de vie», conclut l’appel.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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