Bilan

Votre argent: 2018, la fin de la parenthèse enchantée?

La conjoncture actuelle est exceptionnelle: tous les indicateurs sont au vert, quels que soient les secteurs ou les pays. Et cela va durer encore un peu.
  • La technologie a été l’investissement star en 2017. Ci-contre, Angela Merkel inaugure le plus grand salon de jeux vidéo du monde, Gamescom, à Cologne en 2017.

    Crédits: Wolfgang Rattay/Reuters

Goldilocks, alignement des planètes et synchronisation mondiale de la croissance. La plupart des économistes et responsables des investissements ont presque du mal à croire les données économiques qu’ils commentent, tant les indicateurs sont au vert. 

L’engouement est d’autant plus intrigant que cette période de l’année est souvent associée à des corrections sur les marchés. Cette parenthèse enchantée pourrait-elle se refermer avant le solstice d’hiver? Pour l’heure, personne ne veut bouder son plaisir, même si certaines menaces figurent toujours en arrière-plan, à commencer par les niveaux d’endettement et les risques politiques. 

Toutefois, «les risques politiques ne feront pas dérailler la reprise mondiale», assure la Banque Mirabaud dans sa stratégie d’investissement de septembre. Nombreux sont les économistes à nuancer leurs propos positifs en évoquant des corrections possibles sur les marchés actions notamment, avec l’achat de protections et autres couvertures des risques en conséquence. Personne toutefois ne veut descendre d’un train en marche soutenue: si la croissance des bénéfices ne sera peut-être pas à deux chiffres l’an prochain, elle devrait rester très positive. 

Une température idéale

Avant de brandir le spectre de la prochaine crise, les données macroéconomiques méritent de s’attarder un peu sur ce «goldilocks». Pas pour dire béatement que tout va bien dans le meilleur des mondes, mais pour souligner que nous sommes dans une configuration économique assez rare. Le terme goldilocks est revenu fréquemment ces dernières semaines, pour définir cette situation d’une croissance économique modérée mais durable, conjuguée à une inflation contenue mais positive et une politique monétaire toujours accommodante. En bref: une température de l’économie ni trop chaude ni trop froide. 

«La qualité et le momentum de la croissance n’ont fait que s’améliorer partout dans le monde. De plus, le coût du capital, c’est-à-dire les taux augmentés des primes de risque, reste très bas et l’inflation modérée. Deux éléments très favorables pour les marchés actions. Je n’ai connu cette situation qu’à deux ou trois reprises durant ma carrière», indique Didier Rabattu, directeur de la gestion actions chez Lombard Odier IM.

Jusqu’à présent, 2017 a été le témoin de développements significatifs, voire uniques, notamment la première fois depuis la crise financière où toutes les économies sont dites «synchronisées»: on ne parle plus de marchés émergents comme moteur de la croissance ou l’inverse. Tout le monde est en marche coordonnée. «Cela se reflète également dans
la vigueur retrouvée du commerce mondial», ajoute François Savary, stratégiste et directeur des investissements chez Prime Partners à Genève. 

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Même tendance très positive au niveau des indices d’achat (PMI), que ce soit dans le secteur industriel ou dans les services. Là où ces dernières années on scrutait les différences entre régions ou secteurs, aujourd’hui les chiffres se passent presque de commentaires: toutes les cases sont au vert, et la plupart sur une tendance haussière. Partout aussi, les menaces de déflation semblent presque un vieux souvenir, et c’est le mot reflation qui a pris sa place. Ajoutons encore que le niveau de chômage en Europe est revenu à celui d’avant la crise de 2008, que la demande de crédit reste soutenue et la création d’entreprises vigoureuse, d’après l’OCDE. La liste pourrait être déroulée encore longtemps… 

Investisseurs galvanisés

Dans ce contexte, plus de deux tiers des investisseurs dans le monde (68%) se déclarent confiants sur la sécurité de leurs investissements, «suffisamment enhardis par les fortes hausses des marchés actions pour envisager un degré de risque supplémentaire», d’après les résultats de la dernière étude mondiale annuelle de Natixis Global Asset Management, menée auprès de 8300 investisseurs particuliers dans le monde, et publiée fin septembre. 

Il y a quelques jours également, Robeco publiait un rapport intitulé «Expected Returns 2018-2022», qui donne un aperçu des rendements prévisionnels auxquels les investisseurs peuvent s’attendre au cours des cinq prochaines années. Calmant quelque peu les ardeurs, le rapport souligne que les marchés actions ont continué à progresser plus vite que les bénéfices sous-jacents. 

Les spreads de crédit se sont par ailleurs contractés, indépendamment de la dégradation sous-jacente de la qualité du crédit. En conséquence, les actions devraient enregistrer des rendements moins élevés qu’auparavant: +5% par an (contre +6,5%) pour celles des marchés développés et +6,25% (contre +7,25% l’an dernier) pour celles des marchés émergents.

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Dans un même temps, les perspectives sont moins pessimistes à l’égard des obligations d’Etat: l’obligation allemande de référence à 10 ans (Bund) devrait afficher un rendement de -2,5% par an, contre -3,5% anticipé dans le précédent rapport, toujours selon Robecco. Les rendements des segments high yield et de l’investment grade devraient en revanche se dégrader. 

Un calme trompeur? 

Toujours présent quand il s’agit de refroidir l’ambiance, l’investisseur Marc Faber estime que les bonnes performances des mois écoulés engendrent «un faux sentiment de sécurité». L’indice américain S&P 500 a en effet enregistré plus de 35 clôtures à un niveau record, et le Dow Jones, plus de 40 cette année. L’investisseur n’est pourtant pas si «gloom and doom»
relèvent les journalistes de CNBC qui l’ont interrogé mi-septembre, référence à sa publication phare, le «Gloom, Boom & Doom Report». Si Marc Faber se détourne du marché actions américain, il reste très positif sur les marchés asiatiques et européens, ou encore les métaux précieux. 

«Le problème est qu’on ne sait pas combien de temps cette période très favorable va durer, nuance Didier Rabattu. D’autant que nous sommes dans une phase de «fracture de liquidités», c’est-à-dire qu’il y a peu de liquidités sur les marchés de dettes, ce qui pourrait poser problème lors de remontées de taux par exemple, ou de phénomènes de ventes massives qui se heurteraient à cette fracture de liquidités.»

Dans ses perspectives de septembre, Pictet a choisi le titre de «deceptive calm», soit un calme trompeur. Pourquoi un calme trompeur? «Nous avons toujours une instabilité politique et géopolitique assez forte. De plus, l’absence de volatilité sur les marchés actions masque une volatilité accrue sur celui des devises», commentait Cesar Perez Ruiz, CIO de Pictet Wealth Management. Pour lui, malgré la synchronisation de la croissance, il y a une dispersion sectorielle assez forte sur les marchés actions, avec en particulier une sous-performance dans l’énergie et les télécoms, contre une surperformance dans la santé et la technologie cette année.  

La tech: star omnipotente de 2017 

La technologie est devenue l’investissement thématique de prédilection pour tous les gérants en 2017, et pas seulement pour ceux qui ont développé des fonds labellisés «big data», «intelligence artificielle» ou «robotique». Il faut dire que le secteur technologique a pris une place considérable dans le S&P 500, où il atteint plus de 20%, dont une bonne partie autour de quatre entreprises, les éternels GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), ces derniers contribuant fortement à la hausse des indices. 

C’est désormais aussi le cas dans les marchés émergents: sur les dix-huit derniers mois, 4 titres technologiques, comme Alibaba ou Tencent, expliquent presque 30% de la hausse de l’indice MSCI emerging markets, d’après les calculs mis en évidence par RAM Active Investments. 

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Les afflux continus dans la gestion passive constituent aussi un soutien naturel pour ces titres qui n’est pas près de s’arrêter. Si leurs valorisations sont élevées, elles restent sans comparaison avec celles connues lors de la bulle internet. Mais surtout, ces entreprises technologiques génèrent profits et free cash flow convaincants, ce qui explique que la plupart des analystes restent très positifs sur ce secteur. 

Croissance synchronisée, mais méfiance sur les Etats-Unis 

Aux Etats-Unis, un certain réalisme par rapport à la puissance de Donald Trump semble s’imposer. Le président américain n’a pas été convaincant au niveau politique. François Savary ne s’attend pas à voir la réforme fiscale d’ampleur qui avait été annoncée durant la campagne. Ni à court ni à moyen terme. Tout au plus à quelques baisses d’impôt. Sur le plan monétaire, la réserve fédérale est toujours scrutée de près, que ce soit pour son rythme de hausse des taux que pour la succession de la présidente Janet Yellen, qui termine son mandat en février 2018. Quoique l’un n’aura a priori aucune influence sur l’autre, d’après les économistes. 

L’Europe a en revanche surpris en bien cette année, avec une croissance revue à la hausse, un chômage en baisse et des PMI au sommet. «Après un premier semestre dynamique, la croissance a encore accéléré au second, pour attendre 2,2% sur un an. Un rythme supérieur au potentiel de croissance et à la moyenne 2010-2015», souligne Laurent Denize, CIO d’Oddo BHF Asset Management.

Depuis les élections françaises et allemandes, un soulagement global sur le front politique a également été bienvenu. Ne reste que le Brexit, qui semble être aujourd’hui devenu davantage un casse-tête technocratico-administratif qu’une vraie menace pour l’unité européenne. Les flux cumulés sur le marché européen des fonds ouverts attestent de cette ambiance positive: ils sont 10 fois supérieurs au premier semestre par rapport à 2016, à près de 370 milliards d’afflux. 

En Chine, «aucun nuage perceptible ne vient assombrir les perspectives économiques à court terme», d’après le dernier commentaire de septembre de la Banque SYZ à Genève. A l’occasion du 19e Congrès national du Parti communiste chinois (lire aussi page 26), le président Xi Jinping sera en mesure de faire valoir la réussite de son premier mandat, comme en témoigne l’atterrissage en douceur de la croissance économique en Chine, d’après la banque. Les dernières statistiques augurent du maintien de cette tendance positive.

En Suisse, reculer pour mieux sauter?  

L’économie suisse devrait renouer progressivement avec un rythme de croissance soutenu, d’après le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). En raison d’un premier trimestre décevant, le groupe d’experts de la Confédération a toutefois revu à la baisse ses prévisions pour le PIB de 2017: de 1,4% en juin, il estime qu’elle sera à 0,9%, dans sa publication de septembre. Une déception qui devrait être de courte durée.

Au cours des prochains trimestres, la conjoncture mondiale vigoureuse soutiendra les exportations suisses et la conjoncture intérieure devrait gagner en dynamisme. Le Seco prévoit ainsi une croissance du PIB à 2% pour 2018. Cette accélération devrait s’accompagner d’une hausse sensible de l’emploi, alors que le chômage continuera à diminuer.

Toutefois, le pays aura aussi besoin de «nouveaux moteurs de croissance», d’après le titre du dernier moniteur suisse pour le troisième trimestre, publié par Credit Suisse. «Les moteurs de croissance les plus marquants de ces dernières années, comme l’immigration supérieure à la moyenne et le boom immobilier, renforcé par les taux d’intérêt extrêmement bas, perdent en dynamisme», note Oliver Adler, chef économiste de Credit Suisse.

L’immigration nette est aujourd’hui à son plus bas niveau depuis l’introduction complète de la libre circulation en 2007. Pour Credit Suisse, il est essentiel que les entreprises investissent, notamment pour stimuler les gains de productivité. Ces dernières années, l’investissement était largement composé d’amortissements et d’investissements de remplacement.  

Marjorie Thery
Marjorie Théry

JOURNALISTE À BILAN

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