Bilan

Une pensée critique face à la finance

Deux professeurs de Zurich et Lausanne signent des livres qui dressent l’état des lieux des systèmes financier et fiscal. Ils les ont présentés fin avril au Salon du livre de Genève. Revue.
  • Marc Chesney, professeur de finance à l’Université de Zurich, démontre le caractère non libéral du système financier actuel.

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  • Yves Noël est professeur de droit fiscal à l’Université de Lausanne. Il estime qu’il n’y a pas eu de guerre commerciale contre la Suisse.

    Crédits: Félix Imhof/UNIL

Dans l’après- 2008, un mouvement de pensée critique du système financier et économique s’était fait jour en Europe et aux Etats-Unis. Il s’est évanoui peu après avec le rebond spectaculaire des marchés financiers dès 2009, sous l’effet de l’action massive des banques centrales. De même, plusieurs scandales liés à l’évasion fiscale ont généré des vagues de critique des structures qui permettent de se soustraire à l’impôt. Mais là aussi, les «leaks» dans les différentes places financières ont laissé place à une confiance vite acquise que la régulation allait mettre fin à toutes les pratiques discutables.

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Aujourd’hui, près de dix ans après, alors même que les marchés restent au plus haut et que l’évasion fiscale semble vaincue, deux ouvrages critiques paraissent en Suisse romande sous les plumes de deux professeurs d’université, Marc Chesney (docteur en finance) et Yves Noël (docteur en droit). Les auteurs ont tous deux été présents au Salon du livre de Genève le 29 avril dernier. Le premier, professeur de finance à l’Université de Zurich et membre de Finance Watch, développe une analyse critique du monde financier depuis de nombreuses années. Il publie ces jours-ci l’ouvrage La crise permanente aux Editions Quanto. Le second, professeur de droit fiscal à l’Université de Lausanne, signe l’ouvrage La fraude fiscale dans la Collection du Savoir.

Laisser les banques faire faillite

Dans son livre La crise permanente, Marc Chesney s’attache à un «état des lieux objectif» des réalités économiques. Ce qu’il observe dans les économies occidentales? Une paupérisation, un sous-emploi important et durable, un recyclage massif de chômeurs en travailleurs pauvres. Mais aussi, des traders encouragés par le système financier à une quête de rendements boursiers sans états d’âme, quand bien même ces paris financiers sont capables d’ébranler pays et entreprises. Les Etats, subissant le pouvoir des lobbies et de l’oligarchie financière, sont complices à ses yeux de cet état de fait: «Aujourd’hui comme hier et avant-hier, tous les sacrifices sont permis, y compris celui de la démocratie pour couvrir les banques contre les risques qu’elles ont pris.» 

Pour Marc Chesney, le système financier doit être assaini en créant des banques de taille réduite; en effet, c’est, selon lui, le caractère systémique des grandes banques qui incite les gouvernements à faire supporter les coûts de renflouement par le contribuable plutôt que par l’actionnaire et l’obligataire. «Or, imposer à la population de régler la facture alors qu’elle n’est en rien responsable des difficultés des banques, et ce sans contrepartie aucune, est non seulement injustifiable, mais entraîne de surcroît son appauvrissement», objecte-t-il, avant de conclure: «Protéger le contribuable et responsabiliser l’actionnaire et l’obligataire supposerait un système financier composé de banques susceptibles d’assumer leurs responsabilités, c’est-à-dire de faire réellement faillite si leur stratégie s’avérait trop risquée.» 

Démontrant encore le caractère non libéral du système actuel, il explique comment les salaires et bonus excessifs de la finance, même quand les banques réalisent des pertes et requièrent des sauvetages publics, permettent de redistribuer vers un petit nombre d’individus de l’argent qui ensuite doit être retiré aux budgets publics de l’éducation, de la recherche
et de la santé.  

Un procès en «complotisme»

Si Yves Noël a choisi, quant à lui, de consacrer son ouvrage à la fraude fiscale, c’est pour tenter lui aussi une «étude objective» sur ce sujet clivant, qui ne soit ni une «croisade contre les ultrariches, les banques suisses ou le travail au noir», ni un «appel à la résistance contre la persécution du big brother fiscal». 

Il cite divers calculs qui estiment le manque à gagner fiscal pour les Etats entre 170 à 250 milliards au niveau mondial, sur 7500 à 11  500 milliards de dollars de fortune dissimulée. Mais, alors que le monde est entré dans l’ère de l’échange automatique d’informations fiscales, tous les pays ne jouent pas le jeu. A commencer par les Etats-Unis, pourtant «pays développé le plus sévère du monde avec ses propres fraudeurs fiscaux».

Mais pas avec les fraudeurs du reste du monde. Yves Noël cite un avocat new-yorkais spécialisé qui va jusqu’à considérer que «les Etats-Unis ont été le paradis fiscal numéro un dans le monde et qu’ils ont toujours découragé les fuites de capitaux hors du pays mais encouragé le refuge de capitaux dans leur pays». 

Pour autant, l’auteur n’analyse jamais la question sous l’angle de la concurrence, et qualifie même de «complotiste» la thèse d’une guerre commerciale anglo-saxonne livrée contre la Suisse et son secret bancaire. «Complotiste», un terme dont on peine à comprendre ce qu’il fait dans un ouvrage économique se voulant sérieux. Il qualifie aussi cette vision d’«antiaméricaine».

Pour preuve, poursuit-il, depuis que la Suisse a renoncé au secret fiscal international, les fuites majeures dans la presse se sont poursuivies, exposant les pratiques de juridictions des Caraïbes, notamment. Mais il ne s’interroge pas pourquoi la légitimité des trusts n’a jamais été contestée au même titre que l’a été celle du secret bancaire; n’examine pas les rapports de forces entre places financières qui font que les trusts offshore échappent encore à Fatca et à l’échange automatique d’informations.

Il cite la politique très répressive des Etats-Unis vis-à-vis de leurs propres citoyens comme preuve du changement de paradigme fiscal, passant à côté du véritable enjeu, à savoir leur permissivité très grande vis-à-vis des avoirs offshore du reste du monde, venus se dissimuler sur leur sol. Il omet le fait - essentiel - que l’évasion fiscale n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui, grâce principalement
aux structures anglo-saxonnes. 

Un ouvrage qui se veut par moments critique, mais qui passe très largement à côté des stratégies concurrentielles et de la géopolitique des places financières. 

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Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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