Bilan

Un fonds géant veut reconquérir l’Europe

Basé à Zurich, le capital-risqueur Klaus Hommels achève la constitution d’un fonds de près d’un milliard de francs pour éviter que toutes les pépites ne deviennent américaines ou chinoises.

Klaus Hommels: «Si leurs investisseurs sont Américains ou Chinois, les startups seront-elles motivées à faire quoi que ce soit de favorable aux intérêts européens?»

Crédits: Dr

«L’Europe ne s’est jamais aussi bien portée.» La présentation de Nenad Marovac, fondateur de DN Capital, résume l’ambiance du dernier sommet sur le capital-risque européen d’Invest Europe, organe faîtier du secteur. Ici, au moins, c’est l’euphorie: 11 milliards d’euros levés en 2018, 7,2  milliards d’euros investis dans les startups et 48 milliards d’euros récupérés au travers de sorties comme les IPO de 24 milliards de Spotify, de 13,5 milliards d’Adyen (paiement électronique) ou de
5,3 milliards de Farfetch (luxe en ligne). 

Du coup, le speech qui suit fait l’effet d’une douche froide. Investisseur d’origine allemande basé à Zurich avec son fonds Lakestar (35 personnes avec aussi des bureaux à Londres et Berlin), Klaus Hommels a beau être troisième sur la liste européenne des «Midas», les capital-risqueurs affichant la meilleure performance de Forbes, il considère que l’Europe est à la traîne. «Nous devons construire beaucoup plus d’entreprises technologiques globales», affirme-t-il.

L’assemblée écoute religieusement cet homme de 52 ans qui l’arrose de statistiques. C’est que son «track record» force le respect. Après une carrière chez Bertelsmann puis AOL, Klaus Hommels a commencé à investir dans des startups en 2000 quand tout le monde fuyait la bulle internet. Cela ne l’a pas empêché d’afficher un taux de succès exceptionnel avec les près de 60 startups dans lesquelles il a investi: Fashion Friends en Suisse, Skype, Spotify ailleurs en Europe, Airbnb et Facebook aux Etats-Unis...  

L’Europe des petits joueurs

Basé à Zurich parce que, selon lui, «en Suisse tout marche», l’ancien étudiant en économie de l’Université de Fribourg connaît parfaitement les rouages du capital-risque global. C’est à ce niveau qu’il considère que quelque chose ne fonctionne pas qui met l’avenir économique de l’Europe en péril. Il ne conteste pas que l’écosystème des startups européennes soit devenu qualitativement concurrentiel. Son souci, c’est que la finance ne suit pas. 

Selon lui, «les huit plus grosses entreprises numériques européennes, qui ont levé un total de 8,3 milliards d’euros en capital-risque, ont reçu ces financements pour l’essentiel d’investisseurs asiatiques ou américains comme Softbank dans Auto1 ou TPG et Sequoia chez Spotify et Klarna respectivement. A l’inverse, sur les 132 tours de financement des plus grandes entreprises numériques mondiales, les investisseurs européens ne représentaient que 14%. Et il ne leur reste que 1,4% des actions.»

Pour Klaus Hommels, la raison de ce manque d’influence européenne, c’est l’échelle. «Le problème, ce n’est pas d’être présent dans les premiers tours de financement, explique-t-il. La question, c’est de suivre lors de la phase de croissance, quand les fonds américains ou asiatiques investissent de très gros montants.»

Il n’a aucun doute que ces investissements dépassant les 100 millions sont indispensables pour imposer une plateforme globale. C’est un jeu où le vainqueur prend tout. «En moyenne, les investissements consentis dans les plateformes qui l’ont emporté dans un secteur ou l’autre du numérique se montent à 2,2 milliards pour une valeur moyenne de 15 milliards au moment de l’IPO ou de la revente.
Si vous n’êtes pas prêt à participer à ces phases ultimes de financement, vous
êtes hors jeu. Or, il est nécessaire que les bonnes entreprises numériques européennes soient financées au niveau européen. Si leurs investisseurs sont Américains ou Chinois, quelles seront leurs motivations à faire quoi que ce soit de favorable aux intérêts européens?» 

C’est la raison pour laquelle Klaus Hommels achève la levée d’un fonds (Lakestar III) qui dépasse les 800 millions de francs suisses. «D’un point de vue économique, nous, Européens, avons intérêt à garder le contrôle des entreprises européennes de croissance. Sinon, nous ne serons que des consommateurs.»

Klaus Hommels pense que c’est le bon moment pour de tels fonds géants parce que l’écosystème européen est prêt. Il en veut pour preuve ses investissements récents dans la banque en ligne Revolut, le courtier Opendoor ou, en Suisse, dans Auterion (qui construit l’équivalent du système d’exploitation Android pour les drones) et Teralytics (outils du big data pour la mobilité urbaine). «L’innovation digitale génère sans cesse d’autres opportunités d’innovation. Regardez l’intelligence artificielle qui va de nouveau tout changer.»

Une classe d’actifs éprouvée

Son second argument est que «le venture capital européen est devenu une classe d’actifs à part entière. Ces dernières années, il a montré sa capacité à livrer des retours d’investissement très importants, ce qui n’était pas le cas il y a vingt ans.» Par contre, ce qui n’a pas changé, c’est le système d’orientation de l’épargne européenne qui reste défavorable au capital-risque.

«Non seulement nous n’avons pas de fonds d’endowment d’universités ou de caisses de pension capables de mobiliser rapidement des sommes importantes comme aux Etats-Unis, mais la régulation est dissuasive. Par exemple, en Allemagne, les assureurs doivent conserver 49% en fonds propres pour étayer leurs investissements en capital-risque. Cela les rend hors de prix.»

C’est la raison pour laquelle il consacre 15% de son temps à faire du lobbying auprès des gouvernements européens. Son message est le suivant: «Aux Etats-Unis, les investissements totaux du capital-risque depuis 1995 se montent à 870 milliards de dollars. Les startups qui en ont bénéficié affichent une capitalisation boursière de 6000 milliards de dollars (30% du PIB), génèrent 2000 milliards (10%) et investissent 144 milliards en R&D (un tiers de ces dépenses). En Allemagne, la capitalisation combinée des startups financée par le capital-risque est de 50 milliards soit, 1,5% du PIB.» Reste à savoir si cette énorme contribution du capital-risque à l’économie sera comprise?  

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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