Bilan

Investissements: un conseiller indépendant est-il utile?

A l’heure où les frais de gestion réels peuvent atteindre le double de ce qu’indique sa banque, l’investisseur a intérêt à faire expertiser son portefeuille par un conseiller indépendant.

Crédits: illustration: Lemono/Getty images

Un cadre vivant à Genève vient d’hériter d’un portefeuille de plusieurs millions de francs auprès d’une banque. Il confie: «Je ne sais que penser de ces placements, car la finance n’est pas mon domaine. Mon père était ami avec le gérant, mais j’ignore si la rentabilité est bonne.»

Il fait appel à un conseiller indépendant, qui lui révèle que certains produits contiennent des frais cachés, ce qui l’encourage à assurer un suivi de son portefeuille. Avec la loi de 2018 sur les services financiers (LSFin), si un client demande la transparence complète sur les frais, son gérant est tenu de la lui accorder.

«Du simple au double, parfois pire»

Etre guidé par un expert indépendant a de nombreux mérites. «Très souvent, les banques vous montrent le mauvais benchmark (indice de référence), celui qui les arrange», explique Daniel Pinto, fondateur de Stanhope Capital, multi-family office qui figure parmi les plus gros gérants indépendants d’Europe, avec 26 milliards de francs sous gestion. «Ce qu’il faut, c’est trouver le bon benchmark. Nous analysons comment les comptes ont performé sur la durée par rapport au benchmark adéquat.»

Selon lui, le contrat de gestion typique «ne fournit pas la liste des couches de frais multiples et variées». Une banque privée classique va viser à générer sur un compte au moins 1,5 à 2%, tout compris. Ce qu’elle va afficher, ce sont des frais de gestion de 0,75% ou 1%. Sauf qu’en additionnant tous les produits, le client paiera 2% au final. Ce que paie le client en frais cachés «peut donc aller du simple au double, parfois pire», affirme Daniel Pinto.

«Sur des comptes avec peu de risque qui rapportent à peine 5 ou 6% de rendement brut, des frais de 2%, c’est énorme.» Daniel Pinto a fondé Stanhope en 2004 pour s’ériger en contre-modèle face à l’opacité des frais. «On joue la transparence totale. On facture des frais de gestion et rien d’autre.»

Daniel Pinto, fondateur de Stanhope Capital. (Elyse Marks)

Selon les experts, les frais cachés dans les produits servent à contourner les nouvelles réglementations liées à la transparence, mais aussi la fin des rétrocessions, interdites depuis 2012. Les produits structurés sont un cas typique. La banque ou l’asset manager prennent des frais d’entrée ainsi que des marges non divulguées. D’où la nécessité pour le client de s’enquérir de ses coûts réels. D’autre part, les frais annexes se multiplient. Si un client privé ouvre un compte dans une banque privée, les frais administratifs seront de 2500 francs par an, bien que ce travail soit largement informatisé.

Faux indépendants

Les gérants indépendants aussi ont parfois des conflits d’intérêts. Ils peuvent proposer en priorité les produits de certaines banques, en échange d’«honoraires de consulting», ou autres renvois d’ascenseur, qui ne sont pas officiellement considérés comme rétrocessions. Cas typique, une équipe d’une banque part et crée sa propre boutique.

Souvent, ces tiers gérants n’ont d’indépendant que le nom, car ils ont des accords de distribution de produits avec leur ancien employeur, dont ils deviennent des sortes de sociétés affiliées. «Du point de vue du client, il n’y a aucun intérêt à quitter une banque pour retrouver les mêmes produits chez un tiers gérant, avec des frais parfois plus élevés», constate Daniel Pinto. De même, une banque qui propose des services de «family office» pourra se trouver en conflit d’intérêts en tant que distributeur de produits maison.

«Les plus indépendants sont les vrais family offices, estime un représentant de ces structures: un client qui avait 100 millions chez une banque privée nous a demandé d’analyser son portefeuille. Nous avons trouvé un fonds à 1,5% de frais, ce qui est beaucoup car il y a des classes institutionnelles qui paient 0,75%. Il y avait en outre des produits structurés de type «reverse convertible» où on prenait 2,5% au client, alors qu’ils incluaient des blue chips.»

Pour l’expert, «les clients ne devraient pas payer 1,75% sur des sous-jacents peu volatils de type Boeing ou Airbus, qui ne perdent pas 30% en quelques jours». En général, c’est l’émetteur de ces produits qui gagne le plus de marge. Mais la distribution du produit s’avère aussi une trappe à commissions: leur répartition entre banque émettrice, acheteurs institutionnels (banques non émettrices) et clients finaux se joue sur le dos de ces derniers.

Jean-Sylvain Perrig, fondateur de Premyss. (Philippe Christin)

«A performances égales et à décisions de gestion équivalentes, un gérant qui ne facture pas de multiples couches de frais offrira bien plus de rendement net à son client», résume Daniel Pinto. Faire attention procure des économies insoupçonnées pour les clients. «S’il y a 0,5 à 1% de frais économisés par année, c’est énorme à long terme, à cause des rendements composés, note Jean-Sylvain Perrig, fondateur de Premyss, société de conseil indépendant. Face à cela, les quelques milliers de francs par année payés pour une expertise indépendante en valent la peine.» Une expertise et un suivi annuel qui, selon le conseiller, se justifient mieux pour des portefeuilles de plus de 10 millions.

L’indépendance, denrée rare

Il existe relativement peu de conseillers indépendants, «car cela rapporte moins que d’être gérant, note Jean-Sylvain Perrig. C’est dommage car il faut plus de contrôle externe sur les frais.» Chez les investisseurs institutionnels, des indépendants comme PPC Metrics jouent ce rôle avec succès. «Pour les privés, on va sans doute suivre la même courbe de professionnalisation.»

Certaines fiduciaires peuvent effectuer une expertise de portefeuille, mais d’autres gèrent elles-mêmes des fonds et ne sont pas libres de conflits d’intérêts. Les fiduciaires se limitent aux chiffres et ne s’expriment pas sur la qualité de la performance.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante et responsable de la Filière communication au CFJM (Centre de formation au journalisme et aux médias). Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale" qui lui vaut le prix Schweizer Journalist. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale", puis en 2011 "La fin du dollar" qui prédit la fin du statut de monnaie de réserve du billet vert. En 2016 elle signe «La finance de l'ombre a pris le contrôle».

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