Bilan

Trump, illusionniste du commerce mondial

Les marchés financiers pourraient s’être trompés de cible en suivant les négociations sino-américaines. L’essentiel serait ailleurs, du côté des échanges de services à haute valeur ajoutée. Par Mourtaza Asad-Syed*

Aux dernières nouvelles, le commerce mondial serait entré en récession, avec un volume de produits échangés qui a reculé de 1,1% sur un an. Evidemment, le coupable tout trouvé semble être le président américain qui se lançait, l’an passé, dans la dénonciation des accords commerciaux avec la Chine, son premier partenaire. Or, à l’instar des illusionnistes qui captent l’attention sur un détail alors qu’ils dissimulent l’action ailleurs, Donald Trump se joue probablement de nous et des médias, avec la complicité passive des Chinois. L’essentiel serait ailleurs. Cela ferait alors une année que les marchés financiers se sont trompés de cible en suivant les négociations sino-américaines.

En effet, le durcissement de la diplomatie américaine sur les questions commerciales n’est pas la simple conséquence des sautes d’humeurs de l’actuel président américain. Le président Trump ne fait que suivre la démarche commencée sous Barack Obama qui privilégiait trois priorités nouvelles: le bilatéralisme, le développement des échanges de services et le maintien de l’hégémonie sur les services numériques. Les conditions des échanges de biens manufacturés arrivent bien loin dans l’agenda, et les discussions sino-américaines visent davantage que de seulement renégocier les acquis tarifaires de 1999-2001.

La diplomatie américaine favorise partout l’approche bilatérale, que ce soit face à l’Iran, la Corée du Nord ou la Chine, au détriment des accords multilatéraux car le rapport de force leur est bien plus favorable. Le multilatéralisme avait tendance à diluer la puissance américaine face à des blocs coalisés sur chacun des sujets sensibles (céréales, coton, acier, nucléaire, environnement, etc.). Pour preuve, la crise institutionnelle que peut connaître l’Organisation mondiale du commerce (OMC) est directement liée à l’abandon du multilatéralisme par les Etats-Unis, au refus américain de nommer un ambassadeur et à la décision de bloquer la nomination des juges à la Cour d’appel de l’organe de règlement des conflits.

Outre-Atlantique, les services valent déjà bien plus que l’industrie. Les Américains dégagent ainsi un excédent net de près de 300 milliards de dollars. Pour eux, l’enjeu est d’importance car le commerce international de services est estimé à plus de 5 trillions de dollars via les secteurs du transport maritime et du tourisme, voire près de 10 trillions de dollars en intégrant les services fournis par les entreprises multinationales implantées dans chaque pays. Il est donc logique que les Américains se désintéressent des négociations axées sur les biens, pour soutenir leurs exportations de services vers les économies émergentes.

Au XXe siècle, les économies exportant des ressources naturelles ont progressivement perdu des parts au profit des économies exportant des produits industriels en raison de la dégradation des termes de l’échange: les prix relatifs des exportations des premiers se sont écroulés face aux seconds. La nature des échanges mondiaux a fortement évolué ces vingt dernières années et ouvre désormais un nouveau rapport de force: les prochains gagnants seront les exportateurs de services à haute valeur ajoutée.

Un «Yalta du monde numérique»

Justement, le dernier enjeu stratégique de l’Administration américaine porte sur sa position dominante dans le monde numérique. En une décennie, les Etats-Unis ont effacé toute concurrence avec l’émergence de champions incontestés. Or, la Chine oppose une résistance au sein de son internet fermé, avec ses propres mastodontes. Les BAT chinois (Baidu-Alibaba-Tencent) seraient de taille à rivaliser face aux GAFAM américains. C’est la priorité de Trump de protéger la propriété intellectuelle et les transferts technologiques et de s’entendre sur les règles concurrentielles. Ce «Yalta du monde numérique» devrait susciter l’attention des marchés financiers car ce qui est en jeu est le maintien des monopoles numériques américains, sur qui repose depuis dix ans le supercycle de profits.

* Chief investment officer, Landolt & Cie

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