Bilan

Trop de brut tue le brut

Dernier choc en date pour les marchés financiers: des prix du pétrole tombés en territoire négatif. Les baisses de production ne suffisent pas à endiguer la chute sans précédent de la demande. Par Stéphane Monier*

Energie Le baril de pétrole brut WTI (West Texas Intermediate) pour la livraison en mai s’est négocié pour la première fois en dessous de zéro le 20 avril, veille du dernier jour de négociation des contrats à terme pour la livraison en mai. Les contrats se sont ensuite effondrés jusqu’à -40,32 USD le baril, car les spéculateurs, incapables d’exécuter une livraison physique, ont dû payer d’autres opérateurs pour acheter leurs contrats. Le contrat WTI pour la livraison en juin a aussi chuté et le Brent s’est négocié à un prix plus bas de 15,98 USD/baril.

Jusqu’à cette date, les deux indices de référence évoluaient souvent en tandem (voir graphique). En théorie, le brent devrait bénéficier d’un certain effet d’amortissement par rapport au WTI, car les contrats à terme sont réglés à des dates légèrement différentes et au comptant. Le Brent est plus exposé aux tensions géopolitiques et le WTI a souffert d’un manque d’investissement dans les infrastructures de transport. Les deux références n’ont pas les mêmes contraintes d’infrastructure et de stockage physique. Mais cela ne les met pas à l’abri des effets de contagion.

Si cet effondrement des cours est dû à une convergence inédite de plusieurs facteurs – quasi-saturation des capacités de stockage à Cushing (Oklahoma), échéance des contrats à terme et chute de la demande déclenchée par le coronavirus –, il est impossible d’ignorer les implications plus larges pour l’industrie pétrolière.

Les économies étant largement paralysées depuis la mi-mars, le marché du pétrole manque de capacités de stockage. Si la demande ne rebondit pas, les limites physiques de stockage pourraient être atteintes d’ici à la fin du trimestre. Les réservoirs de Cushing, qui stockent une grande partie du brut WTI, détiennent près de 60 millions de barils, soit l’équivalent des quatre cinquièmes de leur capacité. Ils pourraient être saturés avant la mi-mai.

Les producteurs de pétrole ont essayé de soutenir les cours. L’OPEP et la Russie se sont engagés le 12 avril à une réduction de la production de 9,7 millions de barils par jour en mai et juin, un record. Les plus grands producteurs mondiaux ont accepté de réduire leur production d’environ 13 millions de barils/jour à partir du 1er mai, dont une réduction de 3 millions de barils/jour par les Etats-Unis. Cependant, il faut bien plus pour équilibrer l’offre et la demande: l’Agence internationale de l’énergie a estimé que l’effondrement de la demande représente près de 30 millions de barils par jour en avril.

Lorsque l’impact sur la demande de la pandémie s’atténuera, l’alliance OPEP+ pourrait retirer son soutien aux prix et gérer la production. Sur un horizon de douze mois, nous tablons sur un baril de brent à 40 USD, car les prix devraient être déterminés par les coûts marginaux de production. A court terme, les perspectives dépendent du rythme de reprise de la demande (voir graphique). Cette dernière est à son tour tributaire de la rapidité avec laquelle les mesures de confinement seront levées, de la demande industrielle
et du redressement des transports.

L’effondrement des prix en terrain négatif montre une fois de plus que tant que le déséquilibre sous-jacent entre l’offre et la demande ne sera pas résolu, les prix resteront bas et volatils. Tout signe de saturation des capacités de stockage entraînera un écroulement brutal, quoique temporaire, des cours. Cette chute historique des prix du pétrole ne constitue pas une opportunité d’investissement à ce stade.

*CIO de la Banque Lombard Odier & Cie

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