Bilan

Taux négatifs: un mal nécessaire?

La politique monétaire ne peut pas tout. La Banque nationale suisse aurait pu agir différemment si les politiques publiques s’étaient davantage engagées pour préserver notre économie.

Face à la remontée du franc, la BNS a peu de marge de manœuvre.

Crédits: David Huc

Les critiques sont de plus en plus virulentes à l’égard des taux d’intérêt négatifs imposés par la Banque nationale suisse (BNS) depuis le 18 décembre 2014. Les banques se plaignent de devoir les appliquer à des tranches toujours plus larges de leur clientèle, les caisses de pension peinent à atteindre les taux techniques requis et les économistes redoutent les distorsions à long terme engendrées par la gratuité du capital.

Rappelons que l’introduction des taux négatifs est une réaction de la BNS à la décision de la Banque centrale européenne (BCE), fin 2014, de mener une politique agressivement expansionniste en abaissant ses taux d’intérêt à zéro. Cette décision de la BCE a créé une situation totalement nouvelle car les taux européens et suisses se sont retrouvés à niveau alors que, traditionnellement, nos taux se situaient un bon point de pourcentage en dessous des taux de l’euro.

La fermeture de l’écart entre les taux a placé la BNS devant un dilemme: ne pas réagir et accepter une pression supplémentaire sur le franc ou pousser les taux suisses dans la zone négative afin d’abaisser l’attrait relatif des placements en notre monnaie. C’est cette seconde voie qui a été choisie et même confirmée en janvier 2015 lorsque les taux négatifs ont été encore plus poussés vers le bas au moment de la suppression du plancher d’intervention du franc face à l’euro. 

La BNS aurait-elle pu choisir une autre politique? Certains pensent que les dommages collatéraux auraient pu être largement atténués si elle avait décidé d’appliquer les taux négatifs uniquement sur les afflux de fonds étrangers au lieu de les étendre à tous les placements en franc; en fait, suivre la même politique que celle qui avait été adoptée dans les années 1970 alors que le franc était déjà sous pression. Ils se trompent.

Les études menées sur cette période passée de notre histoire monétaire montrent que la politique de taux négatifs avait été largement inefficace car elle n’empêchait pas les afflux de fonds déclenchés par les résidents et n’encourageait pas les exportations de capitaux à partir de la Suisse. Si, à l’époque, la pression sur le franc s’est finalement atténuée, cela a tenu à d’autres facteurs, notamment à un revirement de la politique monétaire américaine qui prit une tournure clairement restrictive. Les taux négatifs n’y furent pour rien. 

Il existe d’autres voies

Mais cet épisode est instructif tout de même. Il montre que l’allégement des pressions sur l’économie dues à un franc fort peut prendre d’autres voies que la baisse des taux d’intérêt. Certes, il ne faut guère attendre de revirement de la politique de la BCE dans un proche avenir, mais nous pourrions envisager d’autres mesures, en Suisse, en vue de neutraliser les conséquences de la force du franc pour notre économie. On les a évoquées en janvier 2015, mais peu a été fait depuis lors.

Il s’agirait d’abaisser les charges fiscales sur les entreprises et d’alléger les réglementations de toutes sortes. Avec de telles mesures, nous aurions probablement couru le risque de voir les comptes publics entrer dans le rouge; mais ces risques sont bien moins grands que ceux entraînés par une fragilisation de nos caisses de pension.

Une nouvelle fois, force est de constater que la politique monétaire ne peut pas tout. Une interaction de toutes les politiques publiques est nécessaire pour préserver notre économie des perturbations extérieures. Si la politique monétaire est seule à agir, elle peut être conduite à devoir utiliser ses instruments à l’excès. Cette constatation de bon sens est valable pour la Suisse comme pour la zone euro d’ailleurs.

Plus d’engagement de la Confédération dans la politique économique nous permettrait de limiter les inconvénients d’un recours exclusif aux instruments de régulation de la Banque nationale. Si cela avait été le cas au cours des deux dernières années, peut-être que nous aurions pu nous passer de taux d’intérêt négatifs!  

* Président de la BCGE et ancien président de la BNS. Tous ses billets économiques sur www.bcge.ch/bcge-billet-economique-roth

Jean-Pierre Roth*

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