Bilan

Révélations sur la faillite de la banque Hottinger

Le 26 octobre dernier, la saga Hottinger, débutée au XVIIIe siècle à Paris, a pris fin pour la modique somme de 2 millions de francs. Comment en est-on arrivé là?

La Banque Hottinger a cessé ses activités en Suisse.

Crédits: Keystone

La disparition de la Banque Hottinger & Cie SA, fondée en 1968 à Zurich par un descendant direct de la branche française, laisse le sentiment d’un immense gâchis qui aurait pu être évité. Retour sur cette saga. 

Les différentes branches de la famille se sont longtemps déchirées pour contrôler l'établissement. Jusqu'à ce que la branche aînée, celle du baron Henri (décédé en avril de cet année), en prenne le contrôle après de multiples conflits et arbitrages en 2008.

En juillet 2009, la Finma rend une constatation de certains manquements, assortie d’une menace de retrait d’autorisation, contre la banque Hottinger & Cie. Des chargés d’enquête sont nommés et, en décembre 2009, un Tribunal arbitral confirme l’exclusion de Rodolphe Hottinger (le fils aîné d’Henri) de la banque, tel que décidé par les autres associés.

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Cependant, aucune faute de gestion n’a été reprochée à ce dernier. Son frère Frédéric a obtenu sa tête, avec le soutien inconditionnel de son père Henri et de ses cousins (Paul de Pourtalès et Jonathan Bowdler-Raynar). Rodolphe doit quitter la direction générale, ses fonctions d'associé-gérant et céder ses parts dans la banque (25%). A l’époque, KPMG et Ernst & Young avaient évalué la banque à 74 millions de francs.

Aucun démarchage

Une année plus tard, Rodolphe crée sa propre société financière, la Compagnie Financière Rodolphe Hottinger à Genève. Son objectif est clairement la clientèle américaine. Il parvient à recruter de grosses pointures pour son conseil d’administration, tel que l’ancien conseiller national neuchâtelois Claude Frey. Or, le timing est particulièrement mauvais.

A cela s’ajoute le fait que lorsque la Finma lui octroie l’autorisation d'exercer une activité de négociant en valeurs mobilières, elle lui enjoint de n’effectuer aucun démarchage auprès de la clientèle de la banque Hottinger… Alors qu’une offre d’un groupe américain se disant prêt à souscrire à une augmentation de capital de 6 millions lui parvient, il se voit contraint par la Finma à cesser ses activités deux ans plus tard.

Rodolphe Hottinger aurait perdu environ 8 millions de francs dans l'aventure. Une perte qu’il va assumer avec ses propres deniers.

Une fusion envisagée

En 2010, la banque devient une société anonyme. Son frère Frédéric devient président du conseil d’administration. Ce qui signifie que, officiellement, il ne peut plus s’immiscer dans la gestion opérationnel. Cette fonction a été assurée par un Comité de direction composé de cadres de la banque. La situation de la banque ne cesse alors de se dégrader.

Selon Me Nicolas Monnot, avocat à Paris en charge de défendre les intérêts de Frédéric Hottinger : «Outre la transformation en société anonyme que la Finma appelait de ses vœux de façon à ce que la direction de la banque soit assurée in fine par une majorité de personnes indépendantes des actionnaires familiaux, le régulateur a exigé en 2010 que la banque s’adosse à un partenaire tiers, tout en adoptant une position très restrictive quant aux critères d’agrément des candidats approchés par la banque, plus particulièrement pour ceux qui étaient situés hors de Suisse ou de l’Union européenne.»

La banque délègue le cabinet Deloitte pour le trouver. Un contrat de près de 2 millions de francs qui ne mènera à rien. En 2011, la banque et ses actionnaires ont approché la Banque Cramer & Cie pour envisager une fusion.

«Pour des raisons que mon client ne peut divulguer compte tenu des accords de confidentialité, il a été renoncé à ce projet », nous précise l’avocat du président du conseil d'administration. Il ajoute: «L’ensemble des actionnaires de la Banque Hottinger a finalement refusé d’aller de l’avant, alors même que mon client avait été le principal initiateur de ce rapprochement.» Des discussions avec la Banque Heritage avaient aussi eu lieu, sans que cela débouche sur le moindre contrat.

Compte tenu de l’échec des rapprochements qui avaient été envisagés, la FINMA a imposé, avec effet au 1er janvier 2012, des mesures de cloisonnement de la banque qui ont eu pour effet de réduire drastiquement sa masse sous gestion, et donc ses revenus. Selon Me Monnot, son client n’aurait cessé d’alerter le conseil d’administration et le comité de direction de la dégradation des comptes. «Il poussera pour que des mesures de restructuration soient décidées sans délai pour restaurer la rentabilité (licenciement d’un personnel trop nombreux, diminution du coût des locaux de Zurich, etc…). Toutes ces mesures de restructuration ont à l’époque été refusées, tant par la majorité du Conseil d’administration que par le comité de direction. Frédéric Hottinger en tirera les conséquences en démissionnant d’abord de ses fonctions de président fin 2013, puis de son mandat d’administrateur en 2014.»

Frédéric part alors s’établir aux Bahamas où il s’associe à Cyrille Vernes. Entre temps, sur instruction de la FINMA, Banque Hottinger & Cie SA a été contrainte de se scinder en deux. Sa société sœur de Nassau, créée en 1996 par Rodolphe, de même que les entités de Londres et du Luxembourg sont sorties de la banque Hottinger.  

Une perte totale de 24 millions

Venons-en à la cause précise de la mise en faillite de la banque. Quelques mois plus tard, la Finma, qui suivait la saga et les déboires de la banque depuis quelques années, exige des actionnaires de la banque qu'ils remettent 2 millions de fonds propres. Un montant lié à la fois à ses pertes d'exploitation (environ 300 000 francs par mois) et au règlement de deux litiges suite à des fraudes.

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L’une concerne l’entité de Lugano, que détenait à 51% le père de Rodolphe et Frédéric. Elle a valu à un certain Z. de faire de la prison en Italie. Ce dernier aurait utilisé 10 millions d’euros d’une fondation chargée de l’entretien des églises pour construire des supermarchés. Cela a débouché sur d’importantes pertes. L’enquête aurait trouvé la trace de la mafia napolitaine derrière cet individu. Au final, on parlerait d’une perte totale de 24 millions de francs.

Le liquidateur de la banque Hottinger reste dans l’attente d’un jugement définitif. Une autre affaire aurait coûté quelque 5 millions de francs à la banque, soit le détournement de fonds de la clientèle commis par un gérant actif au sein de l’entité Hottinger & Partners à Genève et mis à jour début 2013.

En résumé, la banque Hottinger & Cie aurait ainsi sauté suite à un triple effet de ciseau. Premièrement, ses coûts opérationnels étaient trop élevés. A Zurich, la banque louait tout un immeuble de six étages, alors qu'elle n'occupait qu'un étage et demi. Deuxièmement, elle employait 55 collaborateurs, soit des effectifs pléthoriques par rapport à la masse sous gestion. En effet, la masse sous gestion avait chuté, passant de 4 à 1,5 milliard de francs en l'espace de 5 ans. Troisièmement, l’impact des deux procédures judiciaires qui ont d’ores et déjà coûté 5 millions de francs à la banque et pourrait encore en coûter 10 de plus à l’issue de la procédure. Un montant auquel s'ajoute le coût des frais d'avocats et des trois arbitrages qui se sont succédés. On parle là encore d'environ 10 millions de francs.

 

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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