Bilan

Quand les sportifs suisses financent leurs défis grâce au crowdfunding

Loin des stars du sport suisse, certains athlètes peinent à trouver les fonds nécessaires pour réaliser leurs exploits. Pour leur permettre de trouver les sommes nécessaires, la solution du crowdfunding présente de nombreux avantages.
  • Le karateka Sacha Decosterd veut financer sa participation aux championnats du monde à Tokyo grâce au crowdfunding.

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  • Lors des Jeux Olympiques de Londres en 2012, le céiste Mike Kurt se rend compte des difficultés à préparer un tel rendez-vous quand les moyens financiers manquent et il décide de lancer une plateforme de crowdfunding.

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  • Les trois cofondateurs de ibelieveinyou, Philip Furrer, Mike Kurt et Fabian Kauter.

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Sports extrêmes ou méconnus, athlètes trop jeunes ou peu médiatisés, projets insolites ou exploits extravagants: loin des courts de tennis de Roland Garros ou des pelouses des stades de football de Super League, aux antipodes des vagues de la Coupe de l'America, certains athlètes helvétiques voient l'horizon de leurs exploits barré par les difficultés financières.

Pour relever certains défis, les champions ont besoin de budgets: stages de préparation, entraînements, rémunération du coach, équipement, billets d'avion, hébergement, droits de participation quand il s'agit d'événements payants,... Des contraintes qui ont un coût d'autant plus difficile à supporter que les sportifs de haut niveau doivent souvent concilier leur entraînement avec des études (quand ils sont en début de carrière) ou une activité professionnelle. Donc peu de temps pour mener une intense recherche de sponsors. Sans même compter que les aides publiques ou parapubliques sont distribuées avec des critères restrictifs.

Sacha Décosterd veut défendre ses chances à Tokyo

«Le karaté kyokushin n'est pas une discipline olympique. Donc non seulement je n'ai pas droit aux aides accordées aux sportifs par le Comité olympique suisse, mais en plus il est très difficile de trouver des sponsors», constate Sacha Décosterd, champion de Suisse, d'Europe et du Monde dans sa discipline. Pour le Lausannois de naissance, qui mène parallèlement à son parcours de sportif un cursus universitaire dans le domaine de la biologie et des mathématiques à Genève, le plafond semblait donc atteint: difficile de se frotter aux meilleurs compétiteurs mondiaux sans arriver à financer sa préparation aux Mondiaux toutes catégories qui se tiendront à Tokyo à l'automne 2015.

«En général les marques qui ont des budgets sponsoring pour les sportifs préfèrent investir dans des sports déjà très médiatisé comme le foot ou le tennis. De plus, le Karate Kyokushin qui est un karaté très dur est souvent associé au sport de combat très violent alors qu'il véhicule bien d'autres valeurs comme le respect, la discipline, et la poursuite de l'équilibre physique et mental. Cependant j'ai quand même la chance d'être aidé par certaines entreprises qui l'ont déjà compris tel que le fitness Shilouette, rforce8, Zamst ou encore Fightness», argumente le karateka. De ce fait «après une demande à l'aide au sportif Suisse qui m'a été refusée car le karaté n'est pas discipline olympique, ils m'ont redirigé vers la plate-forme de IBIY».

Mais le cas ne touche pas que des disciplines absentes des JO. En 2012, lors des olympiades à Londres, le champion de canoë Mike Kurt constate les difficultés qu'il a à préparer des échéances d'un tel niveau. Avec un autre athlète (l'escrimeur Fabian Kauter) et un spécialiste du sport en ligne (Philip Furrer), il se pose alors la question d'un autre mode de financement pour les sportifs. «Le crowdfunding existait déjà pour l'innovation et la recherche, pour la culture, mais pas encore pour le sport. Or, c'est un des domaines où ce type de financement convient le mieux: les sportifs fédèrent des communautés de fans avec leurs exploits et ceux-ci sont souvent prêts à soutenir leur champion», constate-t-il.

Sans énormes moyens financiers, lui et ses amis investissent leurs économies et confient le développement technique de la plateforme à une entreprise spécialisée. Et dès 2013 naît ibelieveinyou.ch, le premier site suisse de crowdfunding sportif. Dès les premiers jours, une vingtaine de projets apparaissent et récoltent 15'000 francs. Ce succès attire l'attention et d'autres athlètes montent leur projet. En deux ans, plus de 350 projets ont été déposés et plus de 250 d'entre eux ont atteint leur objectif. «Nous tenons à conserver ce taux de réussite de 66-67%, et pour ce faire nous accompagnons les athlètes dans leur démarche», affirme Mike Kurt, qui a aidé les sportifs à lever près 1,5 million de francs en bientôt deux ans.

La formidable aventure de Kariem Hussein

Près de 99% des sportifs ont en effet besoin de conseils voire d'un coaching complet pour mener à bien leur projet: aide à la communication, définition des contreparties, tournage et montage des vidéos ou encore activité pour dynamiser sa communauté sur les réseaux sociaux notamment figurent dans les compétences des fondateurs et de leur équipe.

Parmi les aventures dont Mike et son équipe sont le plus fiers figure l'épopée victorieuse de Kariem Hussein. Celui qui, en 2012, avait dû renoncer au JO de Londres pour cause de blessure, était alors le 5e meilleur performer suisse de tous les temps sur 400m haies. «Mais il manquait de financement pour s'entraîner en vue des championnats d'Europe qui allaient se tenir à Zurich. En quelques semaines, il a réuni 2740 francs (contre un objectif de 2500 francs) et a pu se préparer à ce rendez-vous dans les meilleures conditions. Et le 15 août 2014 il devenait champion d'Europe dans sa discipline», raconte Mike Kurt.

Sacha Décosterd rêve d'un destin comparable à celui de l'athlète d'Ostermündingen. Mais ses besoins sont plus élevés: en plus de l'entraînement, il doit financer son billet d'avion vers Tokyo et son hébergement sur place. D'où un objectif plus élevé, chiffré à 10'000 francs sur son projet mis en ligne récemment et baptisé #ObjectiveTokyo2015 sur les réseaux sociaux.

En contrepartie des financements, Sacha Décosterd propose des entraînements individuels ou des initiations au karaté, des photos dédicacées, des souvenirs du Japon ou encore des planches Tameshiwari brisées à la force des poings. Pour le moment, près d'un quart de la somme a été réuni sur les premiers jours de la campagne. Et, comme de nombreux autres athlètes qui utilisent ibelieveinyou, il espère aussi convaincre mécènes et sponsors d’investir en lui sur le long terme, afin de ne pas compter uniquement sur les financements des particuliers.

Une déclinaison en Autriche

Quant aux mécanismes financiers, Mike Kurt et ses associés se sont tournés vers PostFinance. Grâce à ce partenariat, les versements sont sécurisés et la procédure est clarifiée: «Dans un premier temps nous effectuons une vérification de solvabilité auprès de la personne qui veut contribuer. C'est quand l'objectif est atteint que nous collections réellement la somme qui est alors débitée sur le compte de la personne, et l'argent reste au maximum sept jours sur notre compte avant d'être transféré sur le compte de l'athlète». Via ce partenariat, ibelieveinyou s'est mis à l'abri des éventuelles questions concernant la conformité de la plateforme avec les lois sur le blanchiment d'argent ou les licences bancaires.

Mais PostFinance ne se limite pas à un rôle d'intermédiaire financier: le bras bancaire du groupe postal a aussi été séduit par l'initiative des athlètes et a souhaité s'engager aux côtés des porteurs du projet: un certain nombre de sportifs sont donc aidés financièrement également par l'organisme qui intervient pour aider à boucler des dossiers particulièrement intéressants.

En quelques mois, le succès a été tel que Mike Kurt et ses associés ont ouvert une autre plateforme: ibelieveinyou.at pour l'Autriche. Et il y a déjà un peu moins d'une centaine de projets déposés sur ce site autrichien. Comme pour la plateforme suisse, les disciplines sont très diversifiés, du football américain au triathlon en passant par le handisport ou le combiné nordique.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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