Bilan

Pourquoi les bonus des banquiers fondent

Les banques suisses passent par une mutation qui plombe les rémunérations. Stagnation des fonds sous gestion et suppression d’emplois font en outre rétrécir la place financière genevoise.
  • Sergio Ermotti, CEO d’UBS, a encaissé un petit million de moins pour ses bonus 2016.

    Crédits: Walter Bieri/Keystone
  • Tidjane Thiam, CEO de Credit Suisse. Son bonus est passé de 18,9 à 11,9 millions.

    Crédits: Arnd Wiegman/Reuters

Dans la banque, les rémunérations spectaculaires du top management sont comme l’arbre qui cache la forêt. Malgré les résultats décevants d’UBS, son CEO Sergio Ermotti encaisse 13,7 millions pour 2016, à peine moins que les 14,3 millions touchés pour 2015. Quant à Tidjane Thiam, à la tête de Credit Suisse, il empoche 11,9 millions en dépit de deux années déficitaires consécutives, après avoir empoché 18,9 millions l’année dernière.

Or, dans les autres étages, les bonus pour 2016 ont fondu de 20 à 30%, d’après les estimations en circulation. «La tendance est de valoriser la surperformance. Le collaborateur qui reste dans la moyenne ne touche pas grand-chose. En revanche, celui qui se distingue remporte une très forte somme», constate Céline Corletti, manager pour le secteur des services financiers chez le cabinet de recrutement Michael Page à Genève. 

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La contraction des récompenses touche l’Europe entière. Deutsche Bank, dont l’action a perdu 23% en 2016, a douché les espoirs en annonçant une coupe de 80% des bonus. Chez HSBC, le recul est de 17%. UBS prévoit aussi une réduction de 17%. «Certains employeurs cherchent à réajuster la part fixe afin de diminuer l’importance du bonus dans le revenu total. Ce changement de philosophie a pour but de faciliter les rapports professionnels. Car le bonus est déclencheur d’insatisfaction et peut conduire les meilleurs éléments à démissionner», reprend Céline Corletti. C’est ce qui s’est passé chez Credit Suisse où la somme réservée au bonus grimpe de 6%, après avoir été amputée de 30% en 2015. Ce recul avait débouché sur un exode de l’effectif. 

Les bénéfices du secteur bancaire souffrent à la fois d’un contexte général négatif (taux bas, faible croissance mondiale) et de l’explosion des charges liées à la compliance, soit la conformité aux exigences juridiques en vigueur. Chez PAZ Consultants, Natacha Polli explique: «Les banques engagent beaucoup dans de nouveaux métiers qui accompagnent la complexification et la digitalisation du secteur.» Aujourd’hui, pour un gestionnaire de fonds, on recrute deux ou trois contrôleurs de risques qui ne rapportent pas d’argent à la banque mais sont chargés de lui éviter des ennuis. Ce rééquilibrage des tâches plombe les marges et pèse sur les rémunérations. 

Le marché de l’emploi se détériore

Credit Suisse incarne l’autre tendance lourde du moment: les coupes massives qui frappent le personnel. La banque zurichoise, dont le titre a dévissé de plus de 48% en dix-huit mois, a déjà supprimé 7250 postes en 2016 et prévoit d’en biffer 5500 en 2017. D’après le moniteur de l’Association patronale des banques en Suisse, le marché de l’emploi s’est fortement détérioré au dernier trimestre 2016.

 

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La proportion de personnes sans emploi est deux fois plus élevée à Genève qu’à Zurich, avec des taux respectivement de 3,4% contre 1,6%. A Zurich, 830 demandeurs d’emploi sont face à plus de 800 places à repourvoir. Avec près de 900 demandeurs d’emploi, la région lémanique ne présente que 330 postes vacants dans le secteur. 

Ces chiffres signifient que, pour retrouver un poste, les banquiers romands doivent partir sur Zurich ou changer d’orientation. Une certitude est que les actifs mis sur la touche doivent consentir à un important sacrifice financier. Lors de restructurations, une pratique courante est de diminuer les responsabilités des cadres ou de les faire diriger de plus petites équipes afin de légitimer une baisse de salaire.

Un observateur nuance cependant: «Même s’ils ont beaucoup baissé en vingt ans, les salaires dans la banque restent très élevés par rapport à d’autres secteurs. Un ingénieur avec des fonctions de COO dans une entreprise de haute horlogerie plafonne aux alentours de 150 000 francs par année. C’est ce que gagne un banquier actif sur le front après trois ans d’expérience.»

Genève percuté par la fin du secret bancaire

Sur les douze derniers mois, l’effectif bancaire en Suisse a fondu de 3500 équivalents temps plein, pour s’établir à 104 000 postes à la fin 2016. La décennie écoulée marque la fin d’une époque, comme l’attestent les chiffres de la Banque nationale suisse: entre 2006 et 2016, un établissement helvétique sur cinq a disparu, ramenant leur nombre à 266 unités fin 2015. «A Genève, ce sont les effectifs des banques étrangères qui ont le plus souffert», constate Denise Chervet, directrice de l’Association suisse des employés de banque (ASEB).

Ce type d’établissement très présent à Genève servait une clientèle traditionnelle d’Europe du Sud et d’Amérique latine attirée par le secret bancaire. Mais celle-ci a déserté la Cité de Calvin avec la perspective de l’entrée en vigueur de l’échange automatique d’informations. Depuis, les apports de nouveaux fonds stagnent. 

Céline Corletti pointe: «Genève et Zurich en sont à des stades différents du processus de restructuration.» Solidement ancrée dans la ville de la Limmat alors qu’elle est absente de l’arc lémanique, la banque d’investissement s’est réorganisée dès la crise des subprimes de 2008, à la suite de la faillite de Lehman Brothers. La situation est maintenant stabilisée de ce côté, tandis que ce sont maintenant les activités de gestion de fortune et de gestion d’actifs qui passent par une refonte. Un domaine prépondérant en Suisse romande.

Denise Chervet renchérit: «L’affaiblissement de la place financière de Genève est accéléré par les restructurations des deux grandes banques. Celles-ci concentrent les emplois en Suisse alémanique, où se trouvent les centres de décision. Il est regrettable que, sous l’influence anglo-saxonne, le management n’apprécie plus à sa juste valeur la richesse que représente l’aspect multiculturel propre à la Suisse.» 

Qu’elles paraissent loin, les belles années de la place financière. Depuis les années 1990, le secteur a été percuté par la fin de la bulle internet en 2000 suivie par la crise de 2008 et la fin du secret bancaire. Le domaine accuse une détérioration générale des conditions de travail, dénonce Denise Chervet.

«Nous voyons de plus en plus de contrats à durée déterminée et de recours aux entreprises de travail temporaire plutôt qu’à des engagements fixes. La culture du secret propre à la banque affecte le moral du personnel qui affronte des restructurations à répétition. Les collaborateurs sont de plus en plus découragés et résignés.» Céline Corletti prolonge: «Ce dont les professionnels de la branche souffrent le plus, c’est du manque de visibilité et des incertitudes quant à l’avenir. Un environnement stable et une stratégie claire peuvent constituer des avantages décisifs pour un employeur. Plus personne ne change d’établissement pour gagner 5000 francs de plus.»

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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