Bilan

Peut-on vivre du cinéma en Suisse romande?

Au Festival de Locarno, le producteur lausannois Stéphane Goël a présenté son dernier film sur le thème de l’au-delà. Pour Bilan, il décrypte le financement du cinéma suisse.

Stéphane Goël a présenté son dernier film "Fragments du Paradis" au Festival de Locarno.

Bilan: D’où vous est venue l’idée de «Fragments du Paradis»?

Stéphane Goël: Ce film documentaire pose la nécessité de tout un chacun d’avoir une représentation de l’au-delà. Surtout auprès des personnes qui sont proches de la fin de leur vie. Est-ce qu’on a encore aujourd’hui besoin d’avoir recours à des images, à des dogmes, à une représentation du paradis? Et quelle est-elle dans la société occidentale, où l’on assiste simultanément à une montée du religieux et à une perte des repères. C’est un film très simple, d’une durée d’une heure et demie qui collecte les récits de 140 personnes arrivées à l’approche de leur fin de vie. Elles sont de toutes origines, de toutes pratiques spirituelles, athées ou croyantes, et uniquement en Suisse romande, partant du principe que l’on vit dans un pays perçu comme un paradis.

Je les ai trouvées très simplement en arpentant les maisons de retraite, les hôpitaux ou les centres de soins palliatifs. Ces récits multiples sont structurés autour d’un récit qui fait office de fil conducteur, une balade avec mon père qui me mène voir le lieu où il voudrait que je répande un jour ses cendres. C’est au pied du Vanil-Noir, un lieu qui représente pour lui le paradis sur terre. Comme paysan, c’est là qu’il mène ses génisses paître depuis toujours. Cela n’a pas été simple à tourner. Il est malade, il a 80 ans. Nous avons vécu un moment très fort en tournant ensemble. Comme une sorte d’ascension un peu métaphorique…

Quel public visez-vous de la sorte?

Le film, qui va sortir en salle le 13 janvier, puis par la suite en Suisse alémanique, vise prioritairement les salles de cinéma, deuxièmement les festivals, puis la télévision, les DVD, etc. C’est la sixième fois que Climage présente un film à Locarno en première mondiale. Nous sommes cinq réalisateurs-producteurs indépendant (réd: notamment Fernand Melgar et Daniel Wyss) à faire partie de cette structure. C’est important d’être présent à Locarno, le festival le plus important de Suisse, notamment au niveau du prestige et de l’image.

Dans une logique marketing, c’est important de pouvoir afficher que l’on a été sélectionné, selon un processus très strict, parmi des milliers de films. Nous visons plutôt un accès public, pas nécessairement celui des cinéphiles. Il était important de tester le film en grande salle, le dimanche, là où il y a le plus de spectateurs lambda. Dès la première minute, le réalisateur sent si cela va marcher ou non. Dimanche soir, la salle a beaucoup ris, plus que je ne m’y attendais, puis pleuré à la fin. Comme prévu et même beaucoup plus.

Est-ce qu’un film documentaire comme celui-ci permet de gagner de l’argent?

Cela dépend du type de film. En Suisse, un film ne rapporte pas d’argent sur son exploitation en salle, même avec un «petit» budget de 490'000 francs, comme c’est le cas avec "Fragments du paradis". Nous sommes dans une logique de soutien public. Sur le prix d'un billet de cinéma, de 30 à 50% reviennent au distributeur. Celui-ci va d'abord déduire tous ses frais (copies, affiches, publicité) et ensuite partager le solde avec le producteur. La part que l’on peut gagne sur le billet est quasi-inexistante jusqu’à 10'000 entrées. Dans la fiction, les chiffres d’entrées en salle de ces dernières années montrent pratiquement qu’aucune fiction romande n’a fait du bénéfice. Les documentaires ont mieux marché, comme les films "Des abeilles et des hommes" ou "Hiver nomade". On peut certes gagner quelques revenus avec la vente du film à la TV, mais c’est de l’ordre de 100 francs la minute, par passage. En Suisse alémanique c’est un peu différent, le succès peut être lié au dialecte. Reste que nous sommes clairement positionnés dans une économie de la subvention culturelle.

En fait, le cinéma suisse s’abreuve à trois mamelles. La première, c’est celle de Berne et de l’Office fédéral de la culture. Sur un budget de 181 millions pour l’exercice 2015, un peu plus du tiers, soit 52,8 millions, est attribué au cinéma: 20 millions sont attribués au soutien de projet de films, avec une aide supplémentaire «liée au succès» de 7,2 millions. Ainsi si notre objectif de 10'000 entrée es atteint, "Fragments du paradis" recevra une prime à partir de 5'000 spectateurs. Mais il s’agit bien d’une aide à l’investissement uniquement destinée à un nouveau projet. C’est un calcul très complexe. Il y a en deuxième position la «mamelle SSR» dont le mandat de service publique, négocié dans le cadre du Pacte de l'audiovisuel, précise qu'elle doit soutenir la production indépendante de films suisses destinés à la TV et au cinéma.

Pour un documentaire, le soutien est de l’ordre de 75'000 francs. L’OFC d’Alain Berset et sa directrice Isabelle Chassot sont inondés de projets de films, et cela est bien. C’est la conséquence des jeunes qui sortent de formation et qui arrivent sur le marché. La troisième mamelle est l’aide régionale. En Suisse romande, c’est sous la forme de Cinéforom, la Fondation romande pour le cinéma créée par Genève, Vaud, le Valais, Fribourg, Neuchâtel et le Jura avec les villes de Genève, Lausanne, Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds. Elle est également soutenue par la Loterie Romande et les communes de Crissier, Ecublens, Meyrin, Morges, Montreux, Renens, Vevey et Yverdon. Après, il est toujours possible de chercher des coproductions avec l’étranger. Mais c’est compliqué, il existe des accords de coproduction entre pays.

Si de l’argent français est investi dans un film suisse, il faudra en dépenser une partie en France. Soit lors du tournage ou du montage par exemple. Il existe enfin une fondation Suissimage, la coopérative qui gère les droits d’auteur d’œuvres audiovisuelles. Tout ce système de subventionnent nécessite les services d’une fiduciaire, vu leur complexité. Il nous arrive même d’être audités sur l’utilisation des fonds pour le compte de l’Office fédéral de la culture sur la base de pointages. Il faut justifier chaque dépassement de budget. Pour Climage, comme producteur de nos propres films, nous avons au mieux une année, dès que l’idée est cernée, pour trouver les financement d’un film. Puis un an et demi pour le réaliser. Le salaire annuel du réalisateur est de l’ordre de 50'000 francs, mais, s’il est à même d’être son propre producteur, il peut cumuler la gestion, la comptabilité, le marketing, et améliorer son ordinaire. La société de production gère de l’argent public. Le producteur est un gestionnaire de projet. Il peut en vivre dans la mesure où il est dans une logique artisanale.

Le cinéma suisse risque-t-il une crise?

Il navigue dans un monde un peu parallèle. Notre monde n’est pas le reflet de l’économie réelle. Si crise il devait y avoir, ce serait autour du rôle de la SSR et de son mandat de soutien au cinéma. Il a frisé le code lors de la dernière votation sur la redevance TV, mais gare à la prochaine votation Stop Billag. Si elle passait, ce serait l’une des trois mamelles qui disparaitrait. Le risque est surtout pour la Suisse romande et la Suisse italienne. Les Suisses alémaniques ont leur propre marché autour du dialecte. Ce serait dramatique pour le cinéma helvétique.

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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