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Patrick Odier: «La finance reste un secteur très solide»

L’associé gérant senior du groupe Lombard Odier évoque la résilience des banques helvétiques et la nécessité d’évoluer vers des investissements plus durables.

  • Patrick Odier: «La prudence des banques suisses a souvent été critiquée mais, aujourd’hui, on en mesure les bienfaits.»

    Crédits: Nicolas Righetti/lundi13
  • En 2017, lors d’une conférence privée avec l’ancien secrétaire d’Etat américain John Kerry et le conseiller administratif de la Ville de Genève Guillaume Barazzone.

    Crédits: Laurent Guiraud

Entre la pandémie, le Brexit et l’importance toujours croissante des investissements durables, l’année 2020 n’aura pas été une année comme les autres pour Lombard Odier. Néanmoins, ce groupe spécialisé dans la gestion de fortune et d’actifs indique avoir déjà traversé quarante crises financières durant sa longue histoire qui a débuté en 1796.

C’est dans ce contexte hors du commun que Patrick Odier, associé gérant senior du groupe Lombard Odier, a reçu Bilan pour passer en revue sa stratégie sur les investissements durables ainsi que pour aborder les défis de la place financière suisse et des 17 objectifs de développement durable des Nations Unies.

Pratiquement toutes les banques, y compris le groupe Lombard Odier, mettent en avant l’importance des investissements durables. Est-ce en partie une démarche commerciale?

Pour nous, l’investissement durable est avant tout une conviction et donc une source de performance pour notre clientèle. Nous sommes intimement convaincus que les modèles d’affaires traditionnels ont atteint leurs limites face aux besoins urgents de trouver des solutions aux défis environnementaux et sociaux.

La transition vers une économie plus circulaire, efficiente, inclusive et propre est fermement engagée, portée par les forces du marché, les régulateurs et les consommateurs ainsi que par la pression des investisseurs et la technologie. Tout naturellement, les investisseurs se détourneront des entreprises qui ne s’adaptent pas. Ces dernières verront leur coût du capital renchérir et donc leur compétitivité s’affaiblir.

A quel point est-ce que vos clients sont prêts à se détourner d’opportunités financièrement attractives (du moins à court terme), mais irrespectueuses des critères de durabilité?

Investir de manière durable, c’est simplement mieux investir. Les clients sont de plus en plus conscients de l’impact de la durabilité sur les opportunités d’investissement et la performance des portefeuilles. Ils souhaitent donc que nous déployions leur capital dans les entreprises qui sortiront vainqueurs de cette transformation économique. Concrètement, cela signifie investir en priorité dans les entreprises qui comprennent les transformations nécessaires à leur modèle d’affaires et qui agissent en conséquence pour opérer à terme dans un monde sous contrainte carbone.

Comment identifiez-vous des bonnes opportunités d’investissement durable?

En tant que gestionnaire de fortune et d’actifs, notre devoir est de comprendre et d’analyser les changements de paradigme, d’identifier des opportunités d’investissement et d’en rendre compte à nos clients.

Pour ce faire, nous avons par exemple développé une méthodologie qui permet de mesurer la trajectoire de décarbonisation nécessaire à une entreprise pour être alignée sur les accords de Paris. Lors de nos échanges avec les clients, un tel outil est particulièrement convaincant, car un portefeuille positionné sur des entreprises dépourvues de plan pour s’adapter aux transformations inéluctables comporte des risques que nous souhaitons éviter.

Et si les opportunités d’investissement durable que vous recommandez ne renouent pas avec la rentabilité…

Il relève de notre devoir fiduciaire de veiller à ce que nos clients dégagent une meilleure performance à long terme et de réduire ainsi les risques d’investissement sur la base de nos analyses. Il ne s’agit pas de théorie et les résultats le démontrent.

Votre groupe n’est pas coté en bourse et n’est donc pas soumis aux pressions court-termistes des marchés financiers. Est-ce que cela vous aide à mettre l’accent sur des stratégies durables?

Je ne pense pas que cet élément joue un rôle significatif à cet égard. Toutefois, le caractère privé et résolument indépendant de Lombard Odier nous aura certainement aidés à nous développer depuis 225 ans et en cela à être durables!

Diriez-vous que l’intérêt pour la durabilité est bien plus marqué dans les pays développés que dans les pays émergents?

D’une manière générale, il n’est pas possible d’affirmer que les pays émergents sont à la traîne concernant les investissements durables. D’ailleurs, grâce à des sauts technologiques, certains pays émergents sont même plus avancés sur certains aspects que les économies matures. Je me réfère, par exemple, à l’utilisation inclusive des moyens de télécommunication, voire à l’énergie renouvelable. L’absence d’un long héritage industriel rend certaines économies parfois plus agiles.

Etes-vous optimiste quant aux 17 objectifs de développement durable définis par les Nations Unies?

Pour atteindre les objectifs de développement durable, il faut que les gouvernements puissent mesurer les progrès et les efforts qui restent à réaliser. La mise à disposition de données actualisées, de qualité, accessibles et comparables est essentielle. Cela évolue dans le bon sens, mais d’importantes lacunes demeurent.

Quid du secteur financier en relation avec ces objectifs de développement durable?

Le secteur financier peut devenir un acteur clé de la transition. Néanmoins, la qualité de l’information que ce secteur peut intégrer dépend largement de la qualité de l’information disponible. Concernant les données d’impact qualitatif en relation avec les actions menées par les entreprises, on ne peut que se réjouir de voir la startup genevoise Impaakt se profiler rapidement comme un leader international en la matière.

En d’autres termes, l’absence de langage commun dans la qualification et la quantification des activités économiques dites durables est un défi majeur.

Qu’en est-il de l’initiative genevoise «Building Bridges» dans laquelle notamment Lombard Odier et les Nations Unies sont partie prenante?

Cette initiative offre un forum de discussion et de coopération unique au monde. Ce forum réunit de très nombreux acteurs représentant le secteur financier, l’industrie, les pouvoirs publics, la société civile et les organisations internationales. De plus, des organisations à but non lucratif et des universitaires sont également présents. Le but des «Building Bridges» est de créer les conditions qui conduiront à la mise sur pied d’instruments et de solutions pour canaliser au mieux les capitaux publics et privés vers des activités génératrices de prospérité pour le plus grand nombre tout en préservant le fragile équilibre de notre planète.

Parlons aussi technologies. Pour le groupe Lombard Odier, quelles pourraient être les applications de la blockchain?

Il est important pour notre groupe de disposer d’une offre de services, en particulier dans les domaines du négoce et de la détention d’actifs digitaux. Le développement de la blockchain dans ces domaines est inéluctable, car tout ce qui pourra être digitalisé le sera.

Le futur siège mondial de la Banque Lombard Odier à Bellevue (GE). (Crédits: Dr)

Lombard Odier a développé ses propres solutions technologiques et bancaires. Etes-vous partiellement en concurrence avec Temenos, Avaloq ou ERI Bancaire?

Pas nécessairement. Nous avons conçu notre plateforme bancaire afin de pouvoir disposer d’une solution fiable créée par nos propres informaticiens. Ces derniers ont une profonde connaissance de la banque privée et de nos clients. Une dizaine de nos partenaires, c’est-à-dire des établissements financiers suisses et européens, ont choisi d’utiliser complètement ou en partie notre plateforme bancaire. Cette utilisation peut aller de la pure prestation technologique au support le plus complet en matière de back-office opérationnel. Dans ce contexte, nous ne poursuivons pas une stratégie de volume, mais nous sommes dans une logique de mutualisation des coûts et de partage de savoir-faire avec nos partenaires.

Concernant le renforcement de la réglementation, pensez-vous que la Finma, l’autorité de régulation des marchés financiers, en fait parfois trop?

Je ne partage pas cet avis. La Finma joue un rôle essentiel et positif dans la compétitivité de la place financière suisse. Son rôle est de veiller au bon fonctionnement du marché et d’anticiper son évolution. Un bon exemple est la technologie de la blockchain: la Finma a réussi à créer assez rapidement un bon cadre juridique général sans étouffer les nouvelles initiatives avec des normes extrêmement détaillées. Cela a permis le développement réjouissant en Suisse de nouveaux acteurs comme la société genevoise Taurus.

Le Brexit est-il synonyme d’opportunités pour la place financière suisse?

Le Royaume-Uni développe désormais des relations bilatérales et cela se traduit en nouvelles opportunités de dialogue avec la Suisse. Ces échanges renforcés se sont, par exemple, très rapidement traduits par une reconnaissance mutuelle sur les transactions financières. La City de Londres et la Suisse font partie des centres financiers les plus compétitifs du monde. Une collaboration accrue entre ces centres est ainsi aussi naturelle que nécessaire.

* Philippe Monnier, ancien directeur général du Greater Geneva Bern, est administrateur de plusieurs sociétés internationales, dont WayRay, Pangaia Group (à partir d’avril) et ProNed.


Biographie

Patrick Odier est titulaire d’une licence en sciences économiques de l’Université de Genève et d’un MBA en finance de l’Université de Chicago. Il a rejoint le groupe Lombard Odier en 1982 et a complété sa formation à Zurich, New York et Montréal, avant de devenir associé gérant en 1986, puis associé gérant senior en 2008. Il est membre du comité d’EconomieSuisse et a été président de l’Association suisse des banquiers de 2009 à 2016.


«Les banques en Suisse ont joué un rôle essentiel durant la pandémie»

Comment se porte la place financière suisse et genevoise? 

A la suite de la fin du secret bancaire en matière fiscale et au renforcement drastique de la réglementation, la place financière suisse a été capable de se transformer tout en accroissant sa qualité de service. Cette place financière a encore renforcé sa position au premier rang mondial de la gestion de fortune transfrontalière. Et la crise récente a démontré une nouvelle fois qu’elle bénéficie d’une confiance inégalée notamment de la part des capitaux étrangers à la recherche de protection et de conseils avisés.

En outre, durant la pandémie, les banques en Suisse ont joué un rôle essentiel en injectant très rapidement des liquidités aux entreprises sous la forme de prêts Covid.

Finalement, de nombreuses banques – dont la nôtre – viennent d’annoncer des bons résultats pour l’année 2020: cela illustre une certaine complémentarité des secteurs économiques qui fait la force de la Suisse.

A quoi attribuez-vous cette résilience?

Je pense que cette résilience est largement due au rôle prépondérant de la gestion de fortune, par opposition à celui de la banque d’affaires.

Cette dernière a connu des crises bien plus sérieuses, par exemple la crise des subprimes. La prudence des banques suisses a souvent été critiquée mais, aujourd’hui, on en mesure les bienfaits.

La place financière suisse a néanmoins connu une vague de consolidation…

En effet, on dénombre moins de banques que par le passé, mais les opérations de consolidation ont été réalisées de manière ordonnée, sans qu’il n’y ait eu de faillites ou de menaces sur l’épargne. Quoi qu’il en soit, la finance reste un secteur très solide et clé en Suisse. A Genève, par exemple, 92 banques emploient 35 000 collaborateurs et représentent 13% du produit intérieur brut cantonal.


Le Groupe en quelques chiffres

316 milliards de francs d’actifs sous gestion (au 31 décembre 2020)

1,4 milliard de francs de revenus opérationnels consolidés (2020)

208 millions de francs de bénéfice net consolidé (2020)

2560 collaborateurs répartis dans 30 bureaux et 24 juridictions (au 31 décembre 2020)

Monnier Philippe
Philippe Monnier

Auteur

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Philippe D. Monnier interviewe des leaders économiques et politiques depuis une vingtaine d’années, en parallèle avec d’autres activités. De nationalité suisse et mexicaine, il a grandi au Japon, en Suisse et au Mexique et a résidé dans une dizaine pays où il a étudié et dirigé plusieurs entreprises. Il a aussi été en charge pendant cinq ans du Greater Geneva Berne area. Actuellement, il est également actionnaire et administrateur de plusieurs entreprises internationales.

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