Bilan

Pablo Dana: parcours d'un étonnant financier

L’homme d’affaires Pablo Dana a quitté la Suisse pour travailler à Dubaï. Le Ministère public instruit, depuis 2009, des plaintes contre lui. Portrait d’un homme qui ne laisse pas indifférent.
  • Pablo Dana a accédé à la notoriété publique en portant pour des investisseurs du Golfe persique un projet de rachat du club de football de l'Olympique de Marseille.

    Crédits: Image: Infosport+
  • A Dubaï, Pablo Dana pose entre deux membres de «Solar Impulse», Philippe Rathle (à g.) et Bertrand Piccard.

    Crédits: Dr
  • Pablo Dana en compagnie du footballeur italien Gianluca Zambrotta.

Qui est donc Pablo Dana? Difficile à dire. Les médias français et italiens ont énormément parlé de lui ces derniers mois lorsque son nom est apparu dans le cadre d’un transfert éventuel d’actions de l’AC Milan en faveur d’un riche Thaïlandais, puis, plus récemment, autour de la vente de l’Olympique de Marseille détenu par la veuve de Robert Louis-Dreyfus. Présenté comme un «banquier italo-suisse», une chose est certaine: il présente un parcours atypique. 

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L’horloger genevois Christophe Golay a œuvré pour le financier lausannois. Ce dernier, via la société Instruments & Mesures du Temps (I&MT), lui aurait laissé une ardoise d’environ 70 '000 fr. dans le cadre du concordat de la marque I&MT. Ce que Pablo Dana ne conteste d’ailleurs pas, tout en critiquant le conseil que Christophe Golay lui avait donné de racheter Usinage Electro Erosion Genève. Cette acquisition se serait avérée peu judicieuse.

Des montres pour Maradona et Michael Schumacher

Christophe Golay garde cependant un bon souvenir de Pablo Dana: «Ma société est certes partie en faillite, mais c’est à cause d’un autre client qui a laissé une facture impayée de près de 800 '000 fr. J’ai vécu une fin difficile, mais je m’y attendais. J’avais accepté de continuer à livrer I&MT tout en sachant que cette structure ne pourrait pas forcément me payer. Je regrette son absence. C’est quelqu’un qui avait des idées de génie et qui avait permis à ma société de monter en puissance entre 2005 et 2009.» Christophe Golay aura fabriqué en tout environ 150 montres pour la marque I&MT. Pablo Dana en a offert un certain nombre à ses amis et futurs partenaires, notamment Maradona et Michael Schumacher. Une opération marketing destinée à accélérer la notoriété de la petite marque.

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Pour permettre néanmoins de financer son affaire, Pablo Dana a tenté de réaliser une augmentation de capital en vendant les nouvelles actions de sa société I&MT par lots de 1% pour une somme située entre 7000 et 9000 fr. Sauf que celle-ci n’a pas pu intervenir suite à la chute de Lehman Brothers en septembre 2008. «L’augmentation de capital n’a pas pu avoir lieu alors même que les investisseurs y avaient tous adhéré», regrette Pablo Dana. Cela a contraint I&MT à présenter un concordat. D’autant qu’un incendie a bloqué la livraison de 120 nouveaux modèles, ce qui a fini d’achever la jeune marque.

En 2009, alors que I&MT ne parvient plus à faire face à ses créanciers, Christophe Golay se rend pendant quatre mois chaque semaine à Lausanne, dans l’hôtel particulier loué pour la marque et une activité de web design. «Mon but était de comprendre comment était gérée la société. Les décomptes de TVA n’étaient pas remplis. Il y avait des empilements de factures liées à une taxation forfaitaire de 80'000 fr. alors que I&MT n’avait rien vendu», confie l’horloger. Et ce dernier d’ajouter que «Pablo appréciait s’entourer de personnes en qui il avait confiance, sans contrôler ensuite si le travail avait été effectué sérieusement». Ce que le principal intéressé a admis devant nous volontiers: «J’ai fait confiance à des gens à tort, d’autant plus que l’administratif n’est pas mon fort.»

Sa principale réussite

Avant de lancer en 2005 sa propre marque horlogère, Pablo Dana avait eu son heure de gloire dans le petit milieu du private equity en Suisse romande. Ce Lausannois d’origine italienne, qui fêtera bientôt son 49e anniversaire, avait réussi à faire gagner vingt-sept fois leur mise à un groupe d’investisseurs. C’était en 1997 lors de l’augmentation de capital de la société romande Global Data Trade (GDT), spécialisée dans les banques de données informatiques multilingues.

Il avait réuni 900 '000 fr. en parts de 30 000 fr. et, quelques mois plus tard, GDT a été revendue pour 78 millions. Fort de ce succès, il va tenter de récidiver avec de nombreuses autres opérations: Gespac, introduit au second marché de Paris en 2000 où il avait amené un groupe d’investisseurs suisses avant l’IPO (Duke Servicios). Ceux ayant revendu leur part peu après l’IPO ont doublé leur mise. «J’ai calculé que ceux qui m’ont suivi ont gagné plus de 80 millions de francs», affirme Pablo Dana.

On retrouve une série d’opérations menées entre 1997 et aujourd’hui sur le site internet de la société Heritage Wealth, sise à Dubaï, dont l’un des associés est Pablo Dana. Outre GDT-CNet, on y découvre par exemple le nom de la société spécialisée dans le développement de solutions internet d’entreprise Netvertis, reprise en septembre 2002 par Micropole-Univers, intégrateur français spécialiste de l’e-business et du décisionnel.

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Pablo Dana a commencé sa carrière à la fin des années 1990 au sein de la Banque SCS Alliance (rebaptisée depuis Compagnie Bancaire Helvétique). Fort de son succès avec GDT, il décide de se mettre à son compte et crée en 2000 Profile Finance à Lausanne. Cette structure devait à moyen terme acquérir le statut d’établissement bancaire. Dans un premier temps, elle va multiplier les tours de table pour effectuer divers investissements dans le private equity.

A la suite de l’éclatement de la bulle internet, Profile Finance décide de se concentrer sur la gestion de fortune. Celle-ci sera déléguée dès 2006 à Hope Finance, dirigée par un certain X. Ce dernier sera par la suite inquiété par la justice. Le fonds de prévoyance de l’Association des communes de la Sarine pour les services médico-sociaux avait confié un mandat de gestion à la société Hope Finance. Or, 80% de la fortune de ce fonds s’est volatilisée dans des placements risqués, soit 45 millions de francs. 

Plusieurs affaires

En 2006, lorsque la gestion est déléguée à Hope Finance, Pablo Dana se retire de l’opérationnel, tout en restant administrateur de Profile Finance. Sa société va alors développer principalement une clientèle d’Argentins grâce à des apporteurs d’affaires. Mais la masse sous gestion ne parviendra jamais à dépasser les 70 millions de francs. Ce qui ne suffira pas pour décrocher une licence bancaire. Dès juillet 2009, une première plainte est déposée par une cliente fortunée qui aurait perdu quelques millions de francs dans l’aventure.

En tout, une dizaine de plaintes vont s’accumuler. Il est notamment reproché à Pablo Dana d’avoir été complice de la confection par les apporteurs d’affaires argentins de nombreux faux dans les titres en imitant des signatures sur des documents émanant prétendument d’établissements bancaires tels que la Banque Pictet & Cie et la Société Générale. «L’enquête menée par le procureur conduit clairement à constater que les faux ont été établis et créés en Argentine et envoyés depuis ce pays en Suisse. Mon client a été victime d’agissements d’Argentins contre des Argentins», affirme Me Jean-David Pelot.

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Il sera aussi reproché à Pablo Dana d’avoir vendu la société Sportfin, dont le projet était de faire de la gestion de fortune pour des sportifs, pour la somme de 5,2 millions de francs à un Argentin alors qu’il s’agissait d’une coquille vide. Ce que conteste le principal intéressé. «Ce n’était pas censé être une coquille vide, même si le projet n’a pas abouti.» Un des avocats constitués par les plaignants rétorque: «C’est un charmeur qui arrive à avoir réponse à tout.»

Soupçons d'opérations de cavalerie

Un autre avocat ne tenant pas à être identifié remarque que «le dossier a permis de mettre en lumière des opérations de cavalerie, mais également de purs et simples retraits effectués sur les comptes de clients de Profile Finance». A ces accusations, Me Pelot réagit avec vigueur: «L’analyse du Ministère public central elle-même, si elle observe des mouvements difficiles à retracer, ne s’aventure pas à de telles conclusions.»

Alors que l’instruction commençait à patiner, Pablo Dana a choisi de s’exiler durant l’été 2011 pour Dubaï où il réside depuis, cela pour retrouver un emploi. Le procureur fédéral Yves Nicolet a succédé à Daniel Stoll en 2013, sans que de nouvelles auditions n’interviennent depuis lors. Et si le riche Thaïlandais Bee Taechaubol n’a toujours pas racheté les titres de l’AC Milan mis en vente par le groupe appartenant à Berlusconi, il serait néanmoins entré dans le capital de Global Legends Series, une petite structure créée par Pablo Dana qui regroupe une trentaine de vieilles stars du foot, dont Robert Pirès, qui monte des matches aux quatre coins du monde.

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Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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