Bilan

Où sont les dessins érotiques de Picasso?

Dans la très complexe affaire opposant le marchand d’art genevois Yves Bouvier et l’oligarque Dmitri Rybolovlev, 58 encres érotiques signées du maître espagnol semblent avoir disparu.
  • Ces 58 dessins signés par Picasso étaient exposés dans le chalet de Dmitri Rybolovlev à Gstaad.

    Crédits: Dr
  • Yves Bouvier est accusé de «recel de vol» par Catherine Hutin, la belle-fille de Picasso.

    Crédits: Cabrera/TDG

Soyons clairs, les 58 dessins griffonnés dans un carnet de croquis ne procurent pas un souvenir impérissable. Au moment de sa disparition en 1973, Pablo Picasso a laissé autour de 50 '000 œuvres, dont près de 2000 tableaux. Malgré tout, n’importe quelle esquisse signée de la main de l’artiste s’arrache à coup de dizaines de milliers de francs. Alors comment expliquer que des dessins érotiques, au centre d’une incroyable affaire qui bouleverse le monde de l’art depuis bientôt deux ans, soient carrément sortis des radars? Où sont-ils aujourd’hui ? Dans un chalet à Gstaad? Dans un coffre à Chypre, à Monaco, ou aux îles Vierges britanniques? Ou dans un entrepôt appartenant aux autorités judiciaires françaises?

Lire aussi: Trois Suisses en garde à vue à Monaco pour soupçon d'escroquerie

Petit retour. L’affaire éclate en février 2015. Le transitaire d’art Yves Bouvier, patron de la société genevoise Natural Le Coultre, est placé en garde à vue à Genève. Son principal client depuis douze ans, le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, l’accuse de lui avoir surfacturé des œuvres, estimant le préjudice à près d’un milliard d’euros. Yves Bouvier est inculpé dans la Principauté pour «escroquerie» et «complicité de blanchiment». 

Un malheur n’arrivant jamais seul, un mois plus tard, Catherine Hutin, fille de la dernière compagne de Pablo Picasso, dénonce la disparition de deux tableaux, Tête de femme de profil et Espagnole à l’éventail, et de 58 dessins. Des œuvres qui ont justement été vendues par Yves Bouvier à Dmitri Rybolovlev, respectivement en 2013 et 2010. Le transitaire suisse est inculpé à Paris pour «recel de vol». L’oligarque russe organise aussitôt un show médiatique à l’occasion de la remise des deux tableaux à la justice française «à des fins d’expertise». Pour Dmitri Rybolovlev, «restituer ces tableaux mal acquis est un cri du cœur». En revanche, il n’est pas question des 58 dessins.  

Une structure offshore au Liechtenstein

Certes, pour un milliardaire, cela fait nettement plus sérieux de poser, tout sourire, entre deux gouaches, qu’entouré de gribouillages «cochons», qui risqueraient de dévoiler une facette de ses goûts artistiques. Car contrairement aux tableaux, conservés dans des coffres à Genève, Singapour, Chypre ou Monaco, les encres, acquises en 2010, ne sont destinées qu’à son seul plaisir des yeux. Elles couvrent la totalité d’un mur de son chalet à Gstaad. Ce n’est pas un seul dessin érotique, mais bien les cinquante-huit qu’il a fait assembler, les uns à côté des autres, au vu et au su de tous ses visiteurs.        

Mais ce n’est pas la seule explication. L’histoire des œuvres supposées volées à Catherine Hutin, belle-fille de Picasso, commence à réserver quelques surprises. Pour sa défense, Yves Bouvier a toujours affirmé qu’il avait versé huit millions de dollars, correspondant à la vente des tableaux et des dessins en décembre 2010 à une structure offshore, Nobilo Trust, immatriculée au Liechtenstein. Catherine Hutin a d’abord répondu qu’elle ne connaissait pas Yves Bouvier et qu’elle n’est «bénéficiaire d’aucun trust».

Lire aussi: Monaco se prononcera le 12 novembre sur le cas Yves Bouvier

Seulement voilà, en 2012, la plaignante a bien utilisé les services d’Yves Bouvier pour transporter plus d’une tonne de tableaux (pour une valeur de 296 millions d’euros), de son domicile parisien jusqu’aux Ports francs de Genève. Dans un document confidentiel daté du 5 novembre 2015, envoyé par Anne-Sophie Nardin, avocate de Catherine Hutin, à la juge Isabelle Rich-Flament, elle admet aussi avoir perçu huit millions de dollars au Liechtenstein.

Toutefois, assure-t-elle, cela ne correspondrait pas à la vente des deux tableaux et des 58 huit dessins, mais à une transaction précédente… Enfin, Catherine Hutin reconnaît que les huit millions ont bien transité par le compte Nobilo Trust, mais qu’elle n’en serait «ni titulaire ni bénéficiaire». Demi-vérité? Demi-mensonge?      

Question simple, réponses complexes

«Peut-on véritablement prendre au sérieux Catherine Hutin? Elle n’a jamais cessé d’affirmer qu’on lui volait des tableaux. En 2013, elle a déjà porté plainte, jurant que plus de 400 dessins, aquarelles, croquis, gravures lui auraient été mystérieusement dérobés», constate la journaliste Pepita Dupont, auteur de La vérité sur Jacqueline et Pablo Picasso. Jacqueline, disparue en 1986, était la mère de Catherine Hutin. Depuis, cette dernière préfère jouer la discrétion. Récemment, elle a décommandé une confrontation judiciaire avec le transitaire suisse. 

A la question, assez simple, de savoir où sont aujourd’hui les 58 dessins érotiques, Tetiana Bersheda, avocate de Dmitri Rybolovlev, n’a pas souhaité répondre directement, nous renvoyant à Sacha Mandel, un des conseillers en communication de l’homme d’affaires russe. C’est ce même Sacha Mandel qui a organisé le show médiatique à l’occasion de la restitution des deux tableaux le 24 septembre 2015. Le conseil en communication nous a d’abord répondu par courriel que les deux tableaux avaient été restitués à la justice, ajoutant que «pour le reste des œuvres litigieuses, nous poursuivons activement notre collaboration avec les autorités judiciaires françaises qui, seules, décideront de leur sort». 

Fort bien, mais où sont les 58 dessins érotiques de Picasso? Interrogé une nouvelle fois, Sacha Mandel évoque dans un mail «trois lots (qui) se réfèrent aux deux portraits et au lot de 58 dessins». Puis, il ajoute que «(nous) avons livré l’intégralité des pièces dont nous disposons». Faut-il en déduire que ces encres sont dorénavant aux mains de la justice française?

Lire aussi: Les Ports francs veulent devenir plus transparents

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."