Bilan

Organiser sa prévoyance à 30, 40 ou 50 ans

Il ne faut pas attendre d’être près de la retraite pour s’inquiéter de ses revenus futurs. Conseils pour chaque tranche d’âge.
  • Plus de la moitié de la population ne dispose pas d’un 3e pilier.

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  • Christian Chuard conseille de ne pas puiser dans son 2e pilier pour acheter un bien.

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Le 24 septembre, les Suisses se sont exprimés sur la réforme Prévoyance 2020 en rejetant le projet proposé et soutenu par le conseil fédéral, donnant un signal fort sur leurs attentes. Pourtant, même avec une réforme 2030 ou 2040, il faudra toujours plus organiser sa prévoyance soi-même, en dehors du 1er et du 2e pilier. Par où commencer? Et quand faut-il s’en soucier?

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Lorsqu’on parle de prévoyance, on pense souvent à l’investissement: en favorisant le risque en début de carrière, la liquidité lorsque l’on s’approche du moment où l’on souhaite prendre sa retraite. Rien de très nouveau ici. Mais ce n’est qu’une partie de l’équation. La prévoyance consiste de plus en plus à éviter certains écueils ou risques, en mettant en place les conditions-cadres qui permettent d’y faire face. 

Les attentes à l’égard de la prévoyance restent élevées. UBS et gfs-Zurich ont étudié cette question pour la première fois l’an dernier, dans une enquête sur les attentes financières à l’égard de la prévoyance, mais aussi les moyens disponibles. 

Si la majorité de la population s’attend à recevoir environ 70 à 80% du dernier salaire, près d’un Suisse sur trois (30%) s’attend à une rente à hauteur de 90%. Et cela, alors que plus de la moitié de la population ne dispose pas d’un 3e pilier. 

Pour Serge Ledermann, qui conseille les institutions de prévoyance depuis de nombreuses années, il faut avoir à l’esprit que l’idée de la réforme actuelle du 1er et du 2e pilier est de tendre vers une couverture de 60% du salaire. «Il est difficile de penser atteindre une couverture de 90% du dernier salaire sans épargne personnelle. Nous nous dirigeons immanquablement vers une part toujours plus grande de prévoyance personnelle», anticipe le consultant et associé chez 1959 Advisors.  

Investir dès 30 ans… voire dès le début de la vie active

«Dire que la prévoyance devient un sujet important à partir de 50 ans est une hérésie! Il faut commencer dès que l’on peut, dès que l’on commence à travailler je dirais.» Serge Ledermann reconnaît volontiers que les questions de prévoyance peuvent sembler très théoriques à 20 ou 30 ans. «Non seulement l’échéance semble lointaine, mais c’est un âge où l’on essaie surtout de créer de l’épargne. Or, les fonds dédiés à la prévoyance sont bloqués jusqu’à la retraite… Pour autant, même avec un petit capital de prévoyance, il est utile de commencer tôt car les intérêts composés sur 40 ans feront une différence à la fin.» 

Un outil qui vient naturellement à l’esprit pour commencer cette prévoyance personnelle est le 3e pilier, ces comptes spécifiques, en capital ou investis, qui permettent de défiscaliser plusieurs milliers de francs par année (6768 francs pour un pilier 3a).

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Pourtant, seuls 52% des Suisses ont recours au 3e pilier. Faut-il le rendre plus attractif? «L’incitation est déjà suffisante avec la défiscalisation, précise Serge Ledermann. Le problème est plutôt qu’une part importante de la population suisse n’a pas assez d’argent pour cela, ce qui est préoccupant.» En effet, l’absence d’un compte 3e pilier s’explique le plus souvent par un manque de moyens ou un emploi à temps partiel, toujours selon l’enquête d’UBS. 

Cette lacune s’explique aussi par une baisse tendancielle du taux d’épargne. «C’est le revers de la médaille d’une économie axée sur la consommation, estime Christian Chuard, responsable wealth planning pour la Suisse romande chez Credit Suisse. Proportionnellement à ses revenus, la génération de nos parents ou des baby-boomers épargnait davantage. Les rythmes de vie ont aussi évolué: aujourd’hui à 30 ans les gens ne sont souvent pas mariés et n’ont pas construit de famille. Ils sont citadins, voyagent et consomment davantage et épargnent peu.» 

Pour lui, la problématique est claire: l’allongement de l’espérance de vie nous laisse le choix entre épargner plus ou travailler plus longtemps. «Puisque nous n’avons pas ou peu d’emprise sur le 1er et le 2e pilier, même avec des réformes, commencer par faire un 3e pilier est un minimum.» 

40 ans: attention aux «situations spéciales» 

Cette tranche d’âge peut être «à risque», en cumulant plusieurs facteurs, relève Serge Ledermann. Il peut s’agir d’un retour en Suisse après plusieurs années à l’étranger, du lancement d’une activité indépendante, ou d’un cumul de périodes d’inactivité. Le problème est que ces situations dites «spéciales» sont presque devenues la norme… Elles sont en tout cas courantes en Suisse, où les changements de carrière et les expériences à l’étranger se multiplient. «Le monde est très différent de celui des années 1980 ou 1970, avec des parcours alors beaucoup plus linéaires, d’où l’importance de faire un point de situation, ajoute Christian Chuard. Dans cette tranche d’âge, il est encore possible de lisser certaines périodes pour sécuriser sa prévoyance.» 

C’est également autour de la quarantaine que l’on peut sauter le pas de l’achat immobilier, ce qui peut constituer un patrimoine intéressant pour la prévoyance. Pour autant, Christian Chuard s’inquiète du recours banalisé aux fonds du 2e pilier dans le financement de ce projet. «Je conseille dans la mesure du possible de ne pas le faire. Pour moi, c’est une épée de Damoclès car on hypothèque sa prévoyance.»

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Il y a aujourd’hui 7 personnes sur 10 qui utilisent leur second pilier pour financier un achat immobilier, précise Albert Gallegos, responsable du conseil patrimonial et prévoyance à la BCGE.
«Ce n’est pas une opération anodine: si on vide sa caisse de pension, certaines prestations de risque peuvent ne plus être assurées. De plus, tant que ce capital n’est pas remboursé, il n’est pas possible de procéder à des rachats du 2e pilier.» Pour lui, il est aussi risqué de compter uniquement sur la revente d’un bien immobilier pour rembourser sa caisse de pension. «Sur un horizon de dix ou quinze ans, il n’y a aucune garantie que cette stratégie soit gagnante. Surtout si d’autres éléments de la vie interviennent, comme un divorce par exemple.»

Pour les chefs d’entreprise, certaines démarches simples et relativement nouvelles sont aussi à étudier, selon Christian Chuard. «Depuis 2013, il est possible d’établir un mandat pour cause d’inaptitude, qui permet à l’entrepreneur de choisir quelle personne aura le pouvoir de s’occuper de ses biens si lui-même ne peut plus le faire. Cela peut être son codirecteur, une fiduciaire, son épouse, etc.» Sans même parler d’invalidité, un simple accident du chef d’entreprise peut entraver sa marche et lui porter préjudice si rien n’est prévu. Etablir ce mandat permet aussi d’éviter le système de curatelle, assez lourd administrativement. 

50 ans: corriger et ajuster la trajectoire

A 50 ans, la capacité d’épargne est souvent supérieure, grâce à des salaires plus élevés. Il est alors possible d’établir un plan pour les dix à quinze années à venir, un horizon de temps dans lequel on se projette plus volontiers. C’est aussi le moment idéal pour procéder à des rachats de 2e pilier, précise le spécialiste de Credit suisse: «A 30-35 ans, cela n’est pas très utile car on bloque des capitaux inutilement et les économies fiscales sont faibles. A 50 ans, c’est le bon moment car l’avantage fiscal peut représenter 30 à 40% du montant que l’on rachète.» Mais attention, il ne faut pas le faire trop tard car les rachats doivent avoir lieu trois ans avant la retraite si l’on désire retirer tout ou partie de son capital. 

 C’est aussi le moment de penser à la transmission d’entreprise et pourquoi pas à l’aspect successoral. «Les entrepreneurs ont souvent une bonne partie de leur fortune dans leur entreprise car les bénéfices sont la plupart du temps réinvestis dans la société. Pour l’entrepreneur, il s’agit alors de convertir cette fortune immobile en fortune mobile à cet âge.»

A la BCGE, on ne parle plus de retraite mais de « deuxième vie active », les Suisses conservant de plus en plus une activité après l’âge de la retraite. «Il faut alors regarder quels sont ses besoins réels en termes de revenus. L’impôt sur le capital étant moins impactant que l’impôt sur revenu, on peut optimiser la fiscalité en retirant une partie du capital et en recevant le solde sous forme de rente. Pour un chef d’entreprise, le retrait d’une partie en capital est souvent favorisé.»

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Marjorie Thery
Marjorie Théry

JOURNALISTE À BILAN

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