Bilan

Olivier Steimer: «La place financière doit se protéger du risque de réputation»

Pour le président de la Banque cantonale vaudoise Olivier Steimer, il reste du chemin pour assurer le succès des banques suisses à l’avenir. La BCV va livrer des noms de ses employés aux États-Unis, dans le cadre du règlement du conflit fiscal.

Pour Olivier Steimer, «l’éthique doit aller de pair avec le métier de banquier.»

Crédits: Florian Cella/EOL

Où en est la place financière?

Tout d’abord, il faut remarquer qu’elle ne s’est pas faite en sept jours mais en cent cinquante ans! La place financière suisse est aujourd’hui l’une des plus importantes et la première dans la gestion de fortune transfrontalière.

Cela a été rendu possible par la stabilité économique et politique du pays. Mais nous sommes à un moment clé et cette stabilité est indispensable. La place a aussi besoin de conditions-cadres attractives, de réformes fiscales favorables à l’économie et que ses acteurs, son régulateur et le monde politique s’entendent sur une vision d’avenir.

Comment voyez-vous son avenir?

Il faut remettre la situation dans son contexte. La place financière emploie toujours 260 000 personnes, soit 6% de tous les emplois en Suisse. Elle contribue à hauteur de 11% au PIB, contre seulement 7% il y a vingt-cinq ans. Cette place est aussi une industrie d’exportation puisqu’elle représente un tiers de la balance des transactions courantes. Plutôt pas mal pour un secteur sous pression!

La stratégie de conformité fiscale devient une réalité, mais le secteur de la gestion de fortune reste confronté à un défi immédiat: comment aider les clients étrangers qui ne sont pas en règle avec le fisc à régulariser leur situation? A moyen terme, il s’agit d’assurer l’accès au marché européen et de faire évoluer la réglementation en y incorporant les standards internationaux.

Qu’est-ce que la Suisse a fait de faux?

Sur le terrain de la stabilité financière, en termes de fonds propres et de liquidités, nous avons un temps d’avance sur nos concurrents internationaux. Sur la conformité fiscale, il reste du travail. La difficulté tient au fait que nous devons dans un même temps régler le passé et obtenir de nos partenaires européens l’accès à leur marché. Il s’agit d’une négociation délicate.

L’image de la Suisse a été abîmée à cause de ses banques. Ne pouvait-on pas s’y prendre mieux?

La perception de l’image de la Suisse est loin d’être mauvaise dans le monde. Pour en revenir à la gestion de la crise, il est impossible de régler de tels défis sans une parfaite articulation entre les acteurs de la finance, ceux de la politique et les autorités de surveillance.

Les trois doivent partager une vision, des objectifs à atteindre et s’accorder sur les moyens à mettre en œuvre. Nous sommes dans un pays de discussion, il n’y a pas de voie centralisée. C’est ainsi que notre succès s’est construit. Mais cela nécessite du temps, alors que tout s’est emballé avec la crise financière. 

Comment faire une fois la crise passée?

Si nous faisons abstraction du problème de la conformité fiscale, nous avons traversé la crise financière sans trop de dégâts. Une banque (UBS, ndlr) a dû être recapitalisée par la Confédération mais elle a remboursé quelques années plus tard avec intérêts. Avec le recul, il faut trois éléments pour assurer le succès à l’avenir. Il s’agit tout d’abord de rétablir complètement la confiance et je vois un parallèle avec la situation que j’ai connue en arrivant à la BCV.

Le principal risque pour une banque, c’est que les clients retirent tous d’un coup leurs avoirs – c’est le risque de liquidités – et seule la confiance vous en protège. Ensuite, nous devons être encore plus transparents avec nos clients dans l’offre de produits et services tout au long de la relation. Enfin, il faut aussi se protéger du risque de réputation.

Je pense qu’il ne devrait plus y avoir de modèle basé sur des activités risquées avec une vision à très court terme. Quitte même à sacrifier des points de croissance. Il vaut mieux rater une affaire que de prendre le risque de faire les gros titres ou de payer des amendes quelques années plus tard.

Certaines banques ne semblent pas avoir de problème à tricher…

Je ne sais pas s’il s’agit d’une impression conforme à la réalité, mais ce qui est certain c’est que l’éthique doit aller de pair avec le métier de banquier. De plus en plus les règles sont changées en cours de route, avec la tendance à y intégrer un certain effet rétroactif. Il ne faut pas seulement respecter la loi d’aujourd’hui mais aussi prévoir comment celle-ci va évoluer. Nous sommes sous le règne de la soft law et les états-majors doivent intégrer cela dans leur réflexion.

Comment le traduisez-vous à la BCV?

Par exemple, cela fait trois ans que nous modérons volontairement notre croissance dans le domaine hypothécaire, quitte à éventuellement perdre quelques parts de marché. C’est une question de responsabilité pour une banque cantonale: nous ne voulons pas contribuer à alimenter des déséquilibres. Il faut donc savoir se restreindre.

Comment voyez-vous l’évolution des affaires des banques?

Avec l’évolution de la gestion de fortune transfrontalière et la baisse des volumes d’affaires qui en résulte, avec la situation de taux d’intérêt bas persistants et les investissements importants nécessaires pour appliquer les nouvelles réglementations dans de nombreux domaines, les revenus baissent et les coûts prennent l’ascenseur. Après des années de vaches grasses, ce secteur d’activité se dirige vers une normalisation. Cela se traduira aussi par une concentration.

Avec les Etats-Unis, la place financière doit absolument régler ses différends. Avec l’Europe, la question de l’accès au marché est fondamentale, même pour des établissements axés sur le marché domestique. Par exemple, un Vaudois qui va vivre à Bruxelles aujourd’hui est un client perdu pour nous si nous ne pouvons pas travailler avec lui sur place.  

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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