Bilan

«Notre régime fiscal doit être modifié»

Investisseuse et philanthrope, Carolina Müller-Möhl affirme que le système d’imposition actuel défavorise le travail des femmes.

  • Carolina Müller-Möhl: «Notre régime fiscal est basé sur une répartition des rôles du siècle dernier.»

    Crédits: Dominic Büttner
  • Claudia Coninx-Kaczynski (Fondation Orpheum pour l’avancement des jeunes solistes) et Carolina Müller-Möhl (Fondation Müller-Möhl) lors des «Women in Classical Music».

    Crédits: Thomas Entzeroth

Omniprésente est sans doute le vocable qui caractérise le mieux Carolina Müller-Möhl. En plus de présider le groupe Müller-Möhl, un single-family office fondé par elle-même en 2000, cette femme d’affaires siège dans de nombreux conseils d’administration (Orascom Development, Neue Zürcher Zeitung, Nestlé de 2004 à 2012, etc.), sans parler des conseils d’EconomieSuisse, d’Avenir Suisse et du Swiss Economic Forum. Coté philanthropie, elle préside depuis 2012 sa propre fondation du même nom et est active dans les conseils d’une multitude d’organisations (Fondation Pestalozzi, Université de Saint-Gall, MBA for Woman Foundation, etc.). Avec une fortune estimée entre 700 et 800 millions de francs, elle figure à la 162e place dans le palmarès 2020 de Bilan des 300 plus riches de Suisse.

Carolina Müller-Möhl a étudié notamment à la London School of Economics (relations internationales) et à la Freie Universität Berlin (sciences politiques). En 2007, elle a été nommée Young Global Leader par le Forum économique mondial (WEF). C’est dans son bureau, à Zurich, que cette investisseuse et philanthrope a reçu Bilan pour une interview.

En plus de diriger le groupe Müller-Möhl et la fondation du même nom, vous exercez 18 mandats. Avez-vous fixé un nombre maximum?

Je ne compte pas mon nombre de mandats, car ils reflètent ma vie et mes intérêts. Je prends chaque mandat très au sérieux et considère que mon implication dans une telle variété de sujets est un véritable privilège. J’estime également qu’il ne faut accepter des mandats que si l’on est à même d’apporter une plus-value avec ses connaissances, ses idées, son réseau, etc. Et il faut avoir le courage de mettre fin à certains mandats pour libérer du temps pour de nouveaux défis.

Quelles sont les principales synergies entre vos différentes activités, en particulier entre vos intérêts commerciaux et vos mandats à but non lucratif?

Les synergies sont significatives, car pour faire des bonnes affaires, nous avons besoin d’excellentes conditions-cadres. Le but de mes mandats à but non lucratif est justement l’amélioration des conditions-cadres. Et lorsque l’on fait de bonnes affaires, il est possible d’utiliser son argent pour mener des actions positives et s’engager dans des activités caritatives, notamment pour des projets qui font de la Suisse un succès social et économique.

Vous siégez dans plusieurs conseils d’administration en Suisse ainsi que dans certains conseils de surveillance (Aufsichtsräte) en Allemagne. Quelles sont les différences clés?

Fondamentalement, les conseils d’administration ont beaucoup plus de responsabilités que les conseils de surveillance. Par exemple, en Suisse, la définition des buts et de la stratégie d’une entreprise fait partie des tâches inaliénables des conseils d’administration alors, qu’en Allemagne, ce sont les comités de direction qui en sont responsables.

Les investissements du groupe Müller-Möhl couvrent toutes les classes d’actifs et l’ensemble du globe. Pourquoi un tel niveau de diversification?

En fait, notre diversification n’est pas le critère prépondérant. Nous attachons plus d’importance à un rapport adéquat entre le retour sur investissement à long terme et les risques encourus. Pour cette raison, nous adaptons régulièrement notre portefeuille aux conditions du marché. Par exemple, à la suite de la baisse des taux d’intérêt, nous avons réduit nos positions en obligations pour les remplacer par des actions.

Notre portefeuille est toutefois bien diversifié, mais il met surtout l’accent sur certaines thématiques qui m’intéressent, par exemple la santé numérique. Une fois que nous avons défini un tel thème d’investissement, nous recherchons les meilleures opportunités dans des fonds (y compris ceux négociés en bourse, ETF), des comptes gérés (managed accounts) ou des investissements directs.

En plus d’un bon rapport risque-rendement à long terme, quels sont vos principaux critères d’investissement?

Nous appliquons toujours une combinaison de critères. En plus des éléments déjà évoqués, nous prenons en considération certains facteurs géopolitiques; de plus, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) sont pour nous une évidence depuis longtemps. Dans certains domaines – par exemple le private equity et les fonds d’investissement –, notre tissu relationnel joue également un rôle important. Finalement, l’instinct n’est jamais complètement absent des décisions d’investissements.

Dans le cas de certains investissements, vous indiquez avoir un «rôle actif». Comment se manifeste-t-il?

Nous sommes en effet directement impliqués dans quelques investissements de capital-risque mais, en général, je dialogue activement avec notamment nos managers, d’autres family offices, des acteurs du private equity, des banquiers et des experts.

Le groupe Müller-Möhl est un single-family office. Quels sont les avantages et désavantages par rapport aux multi-family offices?

Je vois avant tout une multitude d’avantages. Le fait d’être un single-family office nous permet d’agir rapidement et sans bureaucratie. Je me réfère par exemple au choix de nos thèmes d’investissement, à l’adaptation de notre portefeuille ou aux changements de cadres. En d’autres termes, grâce à notre statut de single-family office, nous avons non seulement un contrôle direct sur la gestion de nos actifs mais, en plus, nous pouvons garantir un haut degré de confidentialité et un contrôle rigoureux des coûts. Finalement, nos investissements correspondent précisément aux valeurs de la famille.

Votre fondation milite pour la parité entre les sexes. Etes-vous en faveur des quotas, par exemple dans les conseils d’administration ou les comités de direction?

Je trouve que cette thématique récurrente ne contribue pas à atteindre les objectifs de parité. Il me semble plus utile de se pencher sur les chiffres. Par exemple, selon le Global Gender Report 2020 du Forum économique mondial, la Suisse n’arrive qu’en 18e position sur 153 nations. Pourquoi seulement en 18e position alors que nous sommes parmi les premiers dans tous les autres classements, notamment la compétitivité mondiale? En outre, selon le rapport Schilling de cette année, il n’y avait que 10% de femmes dans les comités de direction des 100 plus grandes sociétés suisses. Nous voulons maintenant faire progresser concrètement la promotion des femmes, par exemple grâce à l’imposition individuelle.

«Etre un single-family office nous permet d’agir rapidement et sans bureaucratie.» (Crédits: Dominic Büttner)

Quels sont les principaux avantages de l’imposition individuelle?

Notre régime fiscal doit être modifié, car il est basé sur une répartition des rôles du siècle dernier. Aujourd’hui, les incitations sont encore complètement inadéquates: si une femme retourne au travail après la naissance de son deuxième enfant, son salaire est en règle générale considérablement amputé à cause de deux éléments: la progression du taux de l’imposition commune ainsi que les frais pour la garde externe des enfants.

Concrètement, qu’est-ce l’imposition actuelle signifie pour ces femmes qui travaillent?

De facto, elles travaillent gratuitement ou elles considèrent que travailler n’en vaut pas la chandelle. Je m’inscris complètement en faux contre cette situation, car le marché du travail ne peut pas continuer à se passer de nombreuses femmes qualifiées. Une imposition individuelle créerait des incitations positives et encouragerait les femmes à travailler. En outre, si les deux parents travaillent, ils verront s’accroître leur budget familial. La Fondation Müller-Möhl a prouvé tout cela dans le cadre d’une nouvelle étude scientifique.


Fondations: «Il est important d’éviter (...) un excès de réglementations»

La Fondation Müller-Möhl s’engage en faveur de la formation en Suisse. Que pensez-vous du système de formation actuel?

En général, je le trouve très performant, car très égalitaire grâce aux subventionnements étatiques. De plus, la formation duale est un grand atout de la Suisse. Néanmoins, nous avons identifié certaines faiblesses, en particulier le manque patent d’investissements dans l’éducation de la petite enfance. En Suisse, seulement 0,2% du produit national brut est investi dans ce domaine alors que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) recommande 1%. Cet investissement dans la petite enfance permet non seulement de favoriser la croissance économique, mais également de réduire la criminalité et le nombre de cas sociaux.

La Suisse est-elle un pays attractif pour les fondations?

Absolument car, traditionnellement, les fondations suisses jouissent d’un haut degré de liberté. Pour cette raison, la fortune des fondations suisses s’élève à 100 milliards de francs. De plus, en 2018, 49% des 13 169 fondations suisses d’utilité publique étaient des fondations donatrices. Finalement, l’année passée, 349 fondations d’utilité publique ont vu le jour en Suisse. On peut affirmer que la société dans son ensemble bénéficie véritablement des apports de ces fondations.

Quelles opportunités d’amélioration voyez-vous dans le système des fondations en Suisse?

Il est très important d’éviter que les actions de ces fondations soient entravées par un excès de réglementations. Concrètement, les fondations suisses sont soumises à une surveillance fédérale, cantonale ou communale. La qualité de cette surveillance varie considérablement d’un canton à l’autre; pour cette raison, il importe de définir et d’appliquer partout en Suisse les meilleures pratiques.

Monnier Philippe
Philippe Monnier

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Philippe D. Monnier interviewe des leaders économiques et politiques depuis une vingtaine d’années, en parallèle avec d’autres activités. De nationalité suisse et mexicaine, il a grandi au Japon, en Suisse et au Mexique et a résidé dans une dizaine pays où il a étudié et dirigé plusieurs entreprises. Il a aussi été en charge pendant cinq ans du Greater Geneva Berne area. Actuellement, il est également actionnaire et administrateur de plusieurs entreprises internationales.

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