Bilan

Ne devenez pas l’otage des aléas boursiers

Peu importe la diversification de votre portefeuille, sa valeur peut occasionnellement baisser. Comment se préparer psychologiquement à enregistrer des pertes?

  • Quand les cours chutent, un sentiment d’anxiété s’empare naturellement des investisseurs.

    Crédits: Thianchai Sitthikongsak/Craig Barritt/Getty images
  • Le Prix Nobel Daniel Kahneman suggère de vérifier ses placements moins souvent.

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Imaginez un instant la situation suivante: vous écoutez les informations de 13 heures et apprenez que le marché immobilier résidentiel est très secoué. Allez-vous vous inquiéter du prix au centime près de votre maison à 13 h 10? Puis à 13 h 15? Admettons que le prix chute de 10%. Allez-vous vous empresser de la vendre?

Ce scénario, bien entendu, est aussi absurde qu’improbable. Et pourtant, lorsqu’il s’agit de notre portefeuille d’actions, nous agissons de la sorte. Nous paniquons au moindre frisson de marché et perdons la faculté de raisonner en termes de valeur intrinsèque (connaître le prix de notre maison nous empêche-t-il d’y vivre heureux?) et non de prix temporaire, étant précisé que les fondamentaux d’une entreprise correspondent rarement à sa capitalisation boursière.

A titre d’exemple, la bourse a récemment été plombée par la crise du Covid-19. Inquiets, les investisseurs ont vendu en masse leurs actions. Ce faisant, ils ont oublié que le marché passe souvent d’un enthousiasme irrationnel à un pessimisme injustifiable. Car «après avoir fortement chuté, des titres comme Amazon ou Barrick Gold s’échangent 30 à 40% au-dessus de leurs niveaux du 1er janvier 2020», note Bruno Jacquier, directeur de la recherche chez le prestataire de services financiers Atlantic Financial Group.

Ce phénomène s’explique par plusieurs causes. D’une part, nos cerveaux semblent mal programmés. «Quand les cours chutent, les pertes financières subies excitent vos amygdales cérébrales, la partie du cerveau qui crée le sentiment d’anxiété, analyse Benjamin Graham dans son livre culte L’investisseur intelligent. De la même façon que vous êtes incapables de maîtriser votre rythme cardiaque à la vue d’un serpent, vous ne pouvez pas retenir votre peur quand les cours plongent.»

D’autre part, même l’investisseur rompu à la gestion financière a parfois du mal à ne pas succomber à son instinct grégaire. Bruno Jacquier cite l’exemple de la bulle internet: «Au 1er janvier 1999, les actions Microsoft étaient devenues trop chères. Pourtant, portées par la frénésie des marchés, elles allaient de record en record. Seuls les investisseurs qui ont soldé leur position douze mois plus tard ont pu tirer leur épingle du jeu (+68%). Ceux qui ont conservé leurs titres ont enregistré des pertes importantes (-44% en décembre 2008).»

A ces éléments s’ajoute enfin le fait que la douleur ressentie par une perte financière est deux fois plus intense que le plaisir tiré d’un gain équivalent. Le Prix Nobel d’économie Daniel Kahneman relate à cet égard une anecdote. «L’économiste Paul Samuelson s’est rendu célèbre en demandant à un ami s’il accepterait un pari à pile ou face dans lequel il pourrait perdre 100 dollars ou en gagner 200.» Celui-ci aurait rétorqué: «Je ne parierai pas, car je serai plus affecté par la perte de 100 dollars qu’enthousiasmé par le gain de 200.»

Bloquer ses placements

Les boursicoteurs sont-ils condamnés à rester les otages des caprices du marché? Comment ne pas laisser les cris de la foule et la panique prendre le dessus sur son propre jugement? «Les investisseurs particuliers peuvent s’économiser du temps et du désagrément en réduisant la fréquence à laquelle ils vérifient l’évolution de leurs placements, répond Daniel Kahneman. En plus d’améliorer la qualité de vie émotionnelle, ne pas s’exposer aux fluctuations quotidiennes des prix améliore la qualité des décisions et des résultats. Vous êtes en effet moins enclin à modifier inutilement votre portefeuille si vous ne connaissez pas le comportement de chacun des titres qui le composent au jour le jour.»

Paul Andreassen soutient la même idée. A la fin des années 80, ce psychologue de Columbia et Harvard a démontré de façon empirique que les investisseurs qui recevaient les cours en temps réel gagnaient deux fois moins que ceux qui ne suivaient pas les cours de leurs titres.

Dans un style différent, Benjamin Graham rappelle que le véritable investisseur ne peut interpréter les mouvements du marché que d’une seule façon: acheter en restant prudent après une forte chute et vendre avec discernement après une forte hausse. «Le reste du temps, il vaut mieux qu’il ne se préoccupe pas des cours, pour s’intéresser uniquement au rendement du dividende et aux performances opérationnelles de l’entreprise.» Il ajoute qu’à la fin de l’année 1954, beaucoup d’investisseurs ont liquidé leurs positions après une hausse annuelle de 52,6%. Naturellement, ils sont sortis avec de beaux gains, mais le marché en a profité pour monter encore. «Au cours des cinq années suivantes, les cours ont doublé et ces investisseurs sont restés sur la touche pendant toute la hausse.»

En définitive, le pire ennemi de l’investisseur n’est autre que lui-même. «Si, jusqu’à présent, vos investissements n’ont pas été couronnés de succès c’est parce que, comme Newton, vous n’avez pas acquis une discipline suffisante pour maîtriser vos émotions, poursuit Benjamin Graham. L’investisseur qui panique à chaque baisse injustifiée du marché transforme un avantage (la baisse des cours permet de renforcer sa position) en véritable handicap.»

Et de conclure: «Cet individu se porterait bien mieux si ses titres n’étaient pas cotés, car il ne serait plus stressé par les erreurs de jugement des autres.»

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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