Bilan

Miser sur le durable pour son 3e pilier

Comment concilier les besoins de financement de la retraite individuelle avec des objectifs climatiques et de développement durable? Progressivement, des fonds spécialisés apparaissent.

  • De plus en plus de fonds privilégient des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance...

    Crédits: Miguel Navarro/Getty images
  • Le consultant Benoît Piette constate que «la mortalité est élevée dans ce domaine».

    Crédits: Dr

Les fonds de placement durables liés au 3e pilier paraissent la réponse aux interrogations de qui veut assurer un complément de retraite tout en favorisant une économie durable. Ces produits de placement ont le vent en poupe, à l’image de l’ensemble de la finance durable. Celle-ci ne représente-t-elle pas, dans sa totalité, environ 20% des investissements dans des fonds de placement? Tel est, du moins, le constat de Markus Fuchs, directeur de l’Association suisse des fonds (SFAMA).

Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver dans les approches suivies. Nombre d’investisseurs peu avertis pourront ainsi avoir la surprise de découvrir, parmi les constituants, des entreprises pétrolières ou des constructeurs de voitures. «Cela tient au fait que le marché n’applique pas encore de nomenclature commune», explique Benoît Piette, consultant auprès du cabinet de conseil pour investisseurs institutionnels MBS Capital Advice à Genève, et ancien responsable de la relation aux institutionnels à la banque Safra Sarasin. Ce n’est que l’an dernier que l’Union européenne en a défini une, laquelle n’est pas obligatoire en Suisse. Berne a néanmoins adhéré début mars à la Plateforme internationale pour la finance durable, créée sous l’égide du FMI dans le même but. Il faudra encore du temps pour qu’un catalogue applicable à toutes les banques et autres émetteurs de fonds soit établi.

Typiquement, les principales positions de ces fonds sont dans des actions de grands groupes bancaires et d’assurances (UBS, Credit Suisse, Swiss Re...), la pharma (Novartis, Roche...), les technologiques (SAP, Alphabet, Microsoft...) et les groupes agroalimentaires (Nestlé). Ils incluent aussi des placements immobiliers via des fonds de placement. Ils intègrent encore une grosse part d’obligations émises par des gouvernements et des grandes entreprises actives dans les mêmes secteurs.

Les premiers fonds, apparus à la fin des années 1990, ont longtemps appliqué des stratégies d’exclusion, puis de «best-in-class». Désormais, ils ont affiné leurs approches pour privilégier l’intégration des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, en choisissant les entreprises qui les appliquent avec le plus de systématique. Ce qui ne les rend pas forcément plus clairs, le sens des mots ne recouvrant pas toujours la même stratégie d’une banque émettrice à l’autre.

Ils se construisent globalement sur deux stratégies de base: la première, prudente, qui ne comprend que 25% d’actions, le reste étant réparti entre des obligations (40 à 50%) et de l’immobilier principalement, afin de s’approcher de l’indice de référence Pictet LPP25; une autre plus agressive avec 40% d’actions (calquée sur l’indice Pictet LPP40). Une troisième apparaît parfois, entre deux, sous la dénomination «balancé».

Peu de distinction

Leurs performances ne sont pas forcément meilleures que celles des fonds de placement classiques. «Leur performance calculée sur plusieurs années ne dépasse que très rarement les indices de référence», constate Benoît Piette. Qui poursuit: «Certains fonds ont une longue histoire, mais la mortalité est élevée dans ce domaine. Des produits ont des frais de gestion trop élevés par rapport à leurs performances.»

Les écarts peuvent être néanmoins assez frappants entre deux produits similaires. Prenons deux fonds suivant des stratégies de placement identiques, Swisscanto Oeko 45 RT CHF, calqué sur une stratégie balancée (part actions entre 25 et 50% de la fortune), et CSF Mixta-LPP, de Credit Suisse (la part actions se situe entre 25 et 45%). La performance annuelle nette sur cinq ans du premier est de 4,05%, celle du deuxième est de 3,96%, ce qui est assez proche. Cependant, l’écart des coûts entre les deux fonds est plus élevé: le total expense ratio (TER) du premier est de 0,73%, celui du second 1,38%, selon leurs dernières fiches respectives accessibles sur internet (décembre 2019 pour le premier, janvier 2020 pour le second).

Il n’est pas encore possible, ajoute le directeur de la SFAMA, de connaître le montant exact placé dans des fonds de 3e pilier selon les principes durables. «Ils ne forment pas encore une catégorie distincte», précise Markus Fuchs. Les avoirs totaux du 3e pilier A se montaient en 2018, année pour laquelle les derniers chiffres sont disponibles, à 64,1 milliards de francs, dont 18,4 déposés sur des fonds de placement, selon la BNS. Mais le nombre de fonds paraît beaucoup plus réduit. Lipper n’en dénombre qu’une quinzaine, Bilan en a identifié moins de vingt.

Outre UBS et Credit Suisse, les principales banques à en proposer sont Safra Sarasin, pionnière de la gestion durable depuis les années 1990, Lombard Odier, Swisscanto et Raiffeisen. D’autres banques les distribuent, à l’instar de la Banque alternative, qui se fait l’agent de Safra Sarasin.

Sélectionner un fonds estampillé «durable» en vaut-il par conséquent la chandelle? Benoît Piette en doute: «Appliquer aveuglément des critères durables dans une stratégie d’investissement ne conduit pas forcément une société ou une industrie à se montrer plus verte.» Ce spécialiste préfère dialoguer directement avec les directions des entreprises visées afin de les orienter vers des stratégies plus respectueuses de l’environnement. Son instrument préféré est le groupement d’actionnaires, à l’instar de celui de Climate Action 100+, qui acquièrent par conséquent un poids suffisant pour se faire entendre.

Mais le spécialiste estime que ces fonds ont des objectifs allant au-delà du marketing. «Beaucoup de professionnels de l’investissement ont sincèrement l’intention d’œuvrer pour la planète. Mais la vérité des chiffres n’est pas forcément à la hauteur des attentes des investisseurs.»

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."