Bilan

«L’ordre économique mondial s’est fragmenté»

Professeure d’économie américaine, Ilene Grabel évoque le bouleversement souvent sous-estimé depuis la crise financière qui a rendu le système financier moins prévisible mais plus stable.

«Avant la crise financière, explique Ilene Grabel, les Etats-Unis occupaient une position de monopole.»

Crédits: Chris Clor/getty images

«Bien des choses ont changé. Pas tant dans le sens d’un changement de régime radical, mais des changements expérimentaux mal équilibrés ont eu lieu», juge Ilene Grabel dans un entretien avec Finanz und Wirtschaft. Ce changement n’est pas obligatoirement de nature binaire, soit l’échange d’un ancien système contre un nouveau: en fait, il se réalise aussi au sein de ces deux pôles. «Je ne prétends pas naïvement que les jours du dollar sont comptés ou que le FMI n’a plus d’importance. On a affaire, bien plus, à une évolution désordonnée et complexe.» Ilene Grabel décrit ce phénomène comme une incohérence productive et y voit un enrichissement pour l’ordre économique mondial.

Fragmenté et multipolaire

«Avant la crise financière, nous avions affaire à un ordre unipolaire, au sein duquel les Etats-Unis occupaient une position de monopole dans presque tous les domaines de l’ordre économique planétaire. Les institutions qu’ils contrôlaient, telles que le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale à Washington et leurs banques de développement régionales étaient les uniques acteurs. Aucun pays ne pouvait s’en dispenser lorsqu’il avait besoin d’aides financières en cas de crise ou de capital de développement à long terme.»

Mais tout cela a changé. «Une des conséquences de la crise financière est que l’ordre économique mondial s’est fragmenté pour devenir multipolaire, pense Ilene Grabel. Il y a plus d’acteurs que naguère pour prendre part au dialogue et mettre éventuellement leur veto, tout en fournissant des ressources supplémentaires.» La liste des institutions est longue: en Amérique latine, on a entre autres le Latin America Reserve Fund (FLAR, ou Fonds latino-américain de réserve) ainsi que la Development Bank of Latin America (CAF, ou Corporation andine de développement). Il y a l’Eurasian Fund for Stabilization and Development (EFSD), financé avant tout par la Russie, la Chiang Mai Initiative Multilateralization (CMIM, ou Multilatéralisation de l’Initiative de Chiang Mai) des Etats de l’ASEAN, plus la Chine, le Japon et la Corée, de même que plusieurs institutions fondées par la Chine. Certaines coopèrent entre elles mais aussi avec la Banque mondiale. De sorte que les fonctions se chevauchent beaucoup.

Pour Ilene Grabel, l’ordre unipolaire a fait place à un pluralisme compétitif. (Crédits: Dr)

L’ordre mondial moderne est plus interconnecté. «Il y a plus d’opportunités, plus d’intervenants et un
plus grand pool de capitaux que lorsque tout l’argent ne provient que de Washington.» Ilene Grabel parle de pluralisme compétitif. Les anciennes institutions doivent s’accrocher. «Elles sont forcées d’agir de manière plus intégrante, de se montrer plus efficaces et de mieux répondre aux attentes des membres.»

L’économiste souligne que le FMI accélère cette évolution, notamment pour assurer sa pérennité. «Car lors de la crise asiatique de 1997-1998, le FMI avait tant perdu de sa crédibilité qu’il a dû redorer son blason et développer une nouvelle stratégie.» Par ailleurs, la crise financière mondiale a pris le FMI à contre-pied. «Lors de la crise de l’euro, ses ressources n’ont plus suffi. Même l’administration Obama, qui privilégiait fondamentalement l’approche multilatérale, s’est prononcée contre de nouveaux crédits à la Grèce.» Le FMI fut donc contraint de trouver de nouveaux partenaires pour augmenter les ressources et le know-how. Le mérite d’avoir réorienté le FMI revient à son ex-patron Dominique Strauss-Kahn et à sa successeure Christine Lagarde, estime Ilene Grabel. «Le monde change et tous deux ont compris que le FMI devait changer aussi pour rester dans le jeu.»

L’isolationnisme de Trump

Puis est arrivé Donald Trump. Tandis que les Etats-Unis se détournaient du multilatéralisme, une brèche s’est fait jour dans l’ordre économique mondial. Et la Chine s’est immédiatement installée dans la brèche, dit Ilene Grabel. Pékin dispose tant du capital nécessaire que des ambitions.

Reste qu’il y a une forte incertitude de la manière dont les Etats-Unis se comporteraient en cas de nouvelle crise financière. «Donald Trump tire à tout-va contre le multilatéralisme et agit de manière erratique. Dans de précédents écrits, le directeur exécutif désigné du FMI pour les Etats-Unis, Adam Lerrick, qui n’a toujours pas été confirmé dans ses fonctions, a critiqué le FMI.» Ilene Grabel doute qu’en cas de crise il soutiendrait un gros paquet d’aides pour un ou plusieurs pays. «Les engagements de crise pourraient devenir plus compliqués à l’avenir. C’est pourquoi il importe que d’autres acteurs que les Etats-Unis s’assoient à la table si une nouvelle crise financière globale devait éclater.»

Ilene Grabel pense toutefois que le monde pourrait mieux composer qu’auparavant avec les tendances isolationnistes qui marquent de nombreux gouvernements de toute la planète. «Un avantage de cet ordre économique mondial modifié et complexifié réside dans le fait qu’il affaiblit les effets négatifs. Dans les années 1980, lorsque toutes les institutions internationales étaient dominées directement ou indirectement par Washington, la politique isolationniste d’un gouvernement Trump aurait causé de plus graves dommages qu’aujourd’hui.»

Les risques de la diversité

Cependant, la diversité des mécanismes et l’inclination aux expérimentations peuvent aussi représenter un risque. «Il arrive que trop d’acteurs soient assis à la même table et envoient des messages contradictoires. En période de crise, c’est dangereux. S’il manque une orientation claire, les marchés financiers sont déstabilisés.» Ilene Grabel évoque la crise de l’euro comme exemple négatif: «La troïka peinait à suivre le rythme et se bornait à réagir à chaque aggravation de la crise.»

L’architecture institutionnelle doit être planifiée au préalable. «Qui assume quel rôle et sous quelle forme? Dans quelles conditions des pays ont-ils droit à une aide? Qui contrôle les paquets d’aides? Et comment les institutions coopèrent-elles? Tout cela doit être clarifié avant la prochaine crise. Pas pendant.»

Cela dit, la zone euro en a tiré des enseignements. Pour Ilene Grabel, les stress tests de banques sont le moyen le plus efficace pour réduire les risques d’incohérence. La CMIM réalise également de tels tests en collaboration avec le FMI. «Il convient de ne pas balayer les dangers sous le tapis. Il faut au contraire examiner de près où les problèmes peuvent surgir et à l’aide de quels mécanismes de coordination ils peuvent être évités.»

* Cet article a paru dans «Finanz und Wirtschaft»


Une économiste prolifique

1985 Ilene Grabel obtient son BA d’économie à la City University de New York.

1992 Elle décroche son doctorat d’économie à l’Université du Massachusetts à Amherst et entre à l’Ecole des études internationales Josef Korbel (Université de Denver) en tant que professeur assistant.

1998-2006 Elle devient professeur associée.

2004 Premier ouvrage publié: «Reclaiming Development: An Alternative Economic Policy Manual», coécrit avec Ha-Joon Chang. 

Il a été réédité en 2014.

Depuis 2006 Elle accède au poste de professeur d’économie internationale, toujours à l’Ecole des études internationales Josef Korbel.

Depuis 2017 Siège dans un groupe d’experts de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement.

Octobre 2018 Son livre «When Things Don’t Fall Apart: Global Financial Governance and Developmental Finance in an Age of Productive Incoherence», paru en 2017, est primé par la British International Studies Association.

Andreas Neinhaus*

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