Bilan

Les traders sont prêts à commettre des délits d’initiés

Les promesses de la finance post-crise seraient-elles déjà oubliées? Une étude menée auprès des traders de Wall Street indique qu'une importante proportion d'entre eux serait prête à renouer avec des pratiques douteuses.

Plus jamais ça: après la crise financière de 2008, les patrons des grands établissements financiers avaient juré, la main sur le coeur, que l'époque des dérives était terminée. Des codes de conduite basés sur l'éthique, l'intégrité et la morale avaient été édictés.

«Notre intégrité et notre réputation dépendent de notre capacité à faire ce qui est juste même quand ce n'est pas facile», assurait JPMorgan Chase. «Aucune incitation ou perspective financières (quel que soit le résultat financier) ne justifie que nous nous éloignions de nos valeurs», renchérissait Goldman Sachs.

Pourtant, moins de cinq ans après la crise, les belles promesses semblent se lézarder. Le cabinet d'avocats Labaton Sucharow a diligenté, à la demande de Jordan A. Thomas, l'un de ses associés qui a naguère été directeur assistant de la Securities and Exchange Commission (SEC, équivalent américain de la FINMA), une enquête sur les professionnels de la finance à New York.

Des systèmes de rémunération qui incitent à la transgression

Pas moins de 250 personnes ont répondu au questionnaire, parmi lesquelles des courtiers, des gestionnaires de portefeuille, des banquiers, des gestionnaires de fonds alternatifs, des analystes financiers ou des conseillers en investissement.

Et les résultats ne vont pas rassurer le grand public: 23% reconnaissent avoir «observé ou avoir eu connaissance directement d'actes condamnables sur le lieu de travail», 24% se disent «prêtes à commettre un délit d'initié pour gagner 10 millions de dollars si elles étaient sûres de ne pas se faire prendre», 26% pensent que «les systèmes de rémunération ou de prime existant dans leur société incitent les collaborateurs à compromettre les normes éthiques ou à violer la réglementation».

L'exemple des dirigeants

Mais les traders ne semblent pas se sentir en marge du système. Selon certains, leurs dirigeants pourraient les couvrir: 17% des employés sont convaincus que «leurs dirigeants regardent ailleurs s'ils soupçonnent un de leurs meilleurs éléments de pratiquer un délit d'initié» et 15% «doutent que leur hiérarchie, si elle apprenait que l’un de leurs meilleurs éléments avait commis un délit, le signalerait aux autorités».

Et cette propension à s'affranchir des règles de bonne conduite édictées ces dernières années semble encore plus nette auprès des jeunes traders: 38% des traders ayant moins de dix ans d'expérience sont «prêts à commettre un délit d'initié pour empocher 10 millions de dollars en ayant l'assurance de ne pas se faire prendre».

Certes, ces chiffres concernent toujours une minorité des professionnels du secteur (moins du quart de la branche toutes classes d'âges confondues). Mais la même proportion se retrouve avec une curieuse mentalité: 28% des sondés pensent que «le secteur des services financiers ne fait pas passer les intérêts de ses clients en premier».

Des primes pour les lanceurs d'alertes

Et même dans la majorité, des contradictions apparaissent entre le discours et les actes. Ainsi, si 89% des personnes ayant répondu au questionnaire de Labaton Sucharow «se disent prêtes à signaler toute action répréhensible», le passage à l'acte reste très exceptionnel.

La loi Dodd-Frank, qui avait pour but de réformer et moraliser le marché financier, avait abouti à la création d'un mécanisme de primes pour les lanceurs d'alertes: entre 10 et 30% des amendes collectées devaient revenir à celui ou ceux qui avaient averti des agissements illicites.

Le mécanisme devait permettre de moraliser la vie financière et boursière américaine, comme c'est expliqué dans cette vidéo en anglais.



Mais l'omerta est de mise

Or, ce fonds doté de 500 millions de dollars pour les primes au démarrage, est encore abondé à hauteur de 450 millions... Omerta des milieux financiers ou moralisation effective? En confrontant les résultats de l'enquête Labaton Sucharow et ce chiffre, le doute est permis.

«On est dans une culture du silence. Personne n'est prêt à parler», confirme Jordan A. Thomas, qui avait participé, lors de son passage à la SEC, à la mise au point de ce programme. Il représente aujourd'hui des lanceurs d'alerte.

Cependant, Stephen Cohen, directeur de la division chargée de l’application de la loi à la SEC, a annoncé que d’importants versements seraient bientôt réalisés afin de récompenser les lanceurs d'alertes.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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