Bilan

Les prix de l’art, miroir de l’exubérance financière

L’engouement perdure. L’année 2015 a vu des œuvres atteindre des valeurs historiques. Retour sur un marché aux prix opaques, gonflés par les mêmes acheteurs qui tirent la bourse.
  • Le 12 mai dernier, le tableau «Les femmes d’Alger» de Picasso a été adjugé 180 millions de dollars.

    Crédits: Dr
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Cette décennie est assurément celle de l’art. Le marché de l’art mondial a connu une hausse de 300% du chiffre d’affaires depuis dix ans, selon le rapport 2014 d’Artprice et Art Market Monitor of Artron (AMMA).

En 2014, un nouveau record historique attendait le marché Fine Art, qui a vendu pour 15,2 milliards de dollars d’œuvres aux enchères publiques, soit une hausse de 26% par rapport à 2013.

Cette année 2015, un nouveau record sera probablement battu. Les adjudications les plus astronomiques se succèdent à un rythme serré. En février, un acheteur du Qatar remportait la toile de Paul Gauguin « Quand te maries-tu? » pour 300 millions de dollars, une valeur sans précédent pour une peinture. Puis le 12 mai, ce fut au tour de la maison d’enchères Christie’s d’annoncer un record sur un Picasso («Les femmes d’Alger»), adjugé à 180 millions de dollars.

Le marché de l’art est-il devenu fou? Les prix des œuvres semblent connaître une bulle spéculative semblable à celle des marchés financiers. Ces dernières années ont en outre connu l’essor du «art financing», ou prêts octroyés par des maisons d’enchères, des banques et des conseillers et destinés à des achats d’art, à des taux d’intérêt très bas. L’acheteur fait ainsi jouer à plein l’effet de levier, exactement comme sur les marchés financiers.

La financiarisation de l’art joue clairement un rôle dans les flambées observées sur le marché. Jason Goepfert, président de Sundial Capital Research, a démontré que les exagérations de prix dans l’art sont le miroir d’exagérations boursières, et le signal probable de corrections imminentes sur les marchés. D’autant qu’en matière de valorisation de l’art il n’existe pas à proprement parler de «fair value» ou «juste prix».

C’est ce qu’a révélé notamment l’affaire Bouvier, du nom du marchand d’art genevois actionnaire des Ports Francs de Genève, accusé en février d’escroquerie sur le prix des tableaux conseillés à l’achat à l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev: le mécanisme de formation des prix sur le marché de l’art peut être très opaque. Au point que, face aux records annoncés par les maisons d’enchères, il se dit que des œuvres ont été échangées encore plus cher de gré à gré, loin des regards indiscrets.

«L’art reste avant tout une valeur refuge», rappelle Bernard Pons, peintre devenu consultant spécialisé en art moderne et contemporain. «C’est une niche favorisée par une fiscalité attrayante.» Aux Etats-Unis, le produit d’une vente d’art ne sera pas taxé s’il est réinvesti dans l’art, ou placé dans une fondation privée.

Bernard Pons tempère le risque de chute des prix: «Dans l’art, les investissements se font plutôt sur le long terme.» L’achat réellement spéculatif est en général suivi d’une vente rapide. Or cette tendance est moins fréquente sur le marché de l’art que sur les marchés immobiliers et financiers.

Pour Barry Ritholtz, chroniqueur sur l’art auprès de Bloomberg, le marché de l’art ne risque pas de s’écrouler car il est dominé par une élite globale prête à payer des prix élevés pour des peintures: «Il y a 2300 milliardaires dans le monde, note-t-il. C’est à peu près la taille du marché des enchères record dans l’art, et ces prix en disent plus sur le cercle restreint de ces acheteurs que sur une tendance générale à l’exubérance financière.»

Mais de l’avis général, la bulle de l’art est signe d’une bulle financière plus large. Pour Peter Atwater, président de Financial Insyghts, les acheteurs d’art non seulement sont représentatifs du climat général, mais ces acheteurs, directement ou à travers des sociétés, des fonds de private equity, des hedge funds ou des structures d’investissement complexes qu’ils contrôlent, «sont le marché actuel».

Et en effet, parmi les dix plus gros collectionneurs d’art figurent des milliardaires de l’industrie et de la finance, à l’instar de François Pinault, Ronald Perelman (private equity) et Steve Cohen (SAC Capital Advisors, un très gros hedge fund new-yorkais).

Outre les artistes chinois, les artistes les plus surévalués sont, d’après les experts, les Anglo-Saxons, suivis des Européens.

L’achat d’art reste donc, au niveau actuel, un investissement spéculatif. «Il convient de confirmer que l’œuvre a eu le temps de gestation spéculative», souligne Bernard Pons, signifiant par là que le plus sûr est d’acheter des artistes défunts depuis environ septante ans, accessoirement le temps de validité des droits d’auteur. Sur des œuvres anciennes du XVe ou XVIe siècle, le risque d’erreur est réduit, mais l’évolution des prix est très lente.

Lorsqu’on lui demande: «Que faut-il acheter aujourd’hui», Bernard Pons a sa petite idée: «Il convient d’acheter les artistes qui vont bientôt se trouver dans les grandes institutions, tels que le groupe Zero, Fontana, Wilfredo Lam ou encore Soulages, qui va bientôt mourir!» Il estime qu’un artiste comme Victor Brauner reste sous-évalué. Chadwick, Armitage, Horst Antes et Miriam Cahn sont ses recommandations pour la Suisse. 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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