Bilan

Les placements durables sont-ils rentables?

Un nombre croissant d’études montre qu’investissements éthiques et profitabilité peuvent aller de pair. Même si les critères utilisés ne sont pas toujours très clairs.
  • 6 570 milliards de dollars ont été investis dans des placements durables aux Etats-Unis en 2014.

    Crédits: Chris Stein/Getty Images
  • et François Passant.

    Crédits: Dr

L’intérêt pour les placements durables va croissant dans le monde. En 2012, ce type d’investissement attirait un dollar sur neuf parmi les avoirs américains gérés par des professionnels. Cette proportion a augmenté à un dollar sur six en 2014, pour atteindre un total de 6 570  milliards de dollars, selon une étude de l’Institut Morgan Stanley pour l’investissement durable, publiée à la fin mars 2015.

La tendance est la même en Suisse, l’un des pays leaders en Europe en matière d’ISR (investissement socialement responsable). Cette notion intègre, au-delà des critères financiers usuels, des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) qui mesurent la responsabilité des entreprises vis-à-vis de l’environnement et de leurs parties prenantes (clients, partenaires, salariés et concitoyens).

Mais ces critères ESG souffrent d’un manque de consensus. Cela rend particulièrement difficiles la construction et la comparaison des véhicules d’investissement collectifs couvrant toutes ces exigences. Toute quête du Graal (le «top 10» des fonds suisses d’investissement durable les plus performants, qui serait bien pratique pour les investisseurs!) est donc illusoire.

Fin 2013, le volume total de fonds d’investissement durables, mandats et produits structurés (ou ISR) a atteint en Suisse 56,7  milliards de francs. C’est un sommet historique (voir le graphique page suivante), note le Forum pour l’investissement durable en Allemagne, Autriche et Suisse dans son rapport de 2014.

Peut-on espérer investir de manière responsable et obtenir des rendements en même temps? De plus en plus d’études montrent que c’est le cas, et que les deux sont loin d’être mutuellement exclusifs. 

D’après Morgan Stanley, les fonds de placement durables en actions ont enregistré des rendements médians égaux ou meilleurs, ainsi qu’une volatilité égale ou plus faible, que les fonds traditionnels dans 64% des périodes examinées au cours des sept dernières années. «Il n’y a pas de sacrifice à faire, estime Sybille Gianadda, directrice adjointe de Sustainable Finance Geneva. L’investissement durable n’est pas seulement intéressant au niveau éthique, mais aussi au niveau financier et économique.»  

De leur côté, Mercer et LGT Capital Partners ont trouvé, dans une étude publiée fin mars, que la majorité des investisseurs institutionnels prennent activement en compte les critères ESG. Ils pensent qu’ils améliorent les rendements ajustés au risque et constituent un aspect important de gestion du risque et de la réputation.

De plus, un rapport de Global Impact Investing Network, publié ce mois-ci et couvrant plus de 300 fonds d’impact, a révélé que plus de 75% des fonds évalués ciblaient des rendements comparables aux investissements traditionnels avec un profil de risque-rendement similaire (ce qui ne veut toutefois pas dire qu’ils ont été réalisés, ndlr).

Enfin, les auteurs d’une étude publiée début mars par la Harvard Business School ont tiré des conclusions intéressantes: les sociétés investissant dans les critères ESG et améliorant leur performance à ce sujet font preuve d’une meilleure performance boursière et rentabilité sur le long terme. Pour les investisseurs, cela suggère qu’il existe une valeur substantielle à analyser les données non financières et à les incorporer dans leurs décisions. 

Le paradoxe de la poule et de l’œuf

François Passant, directeur exécutif d’Eurosif, le Forum européen pour l’investissement responsable, recense toutefois plusieurs problèmes autour des études sur la performance des fonds ISR. Tout d’abord, leur historique est généralement court, car ce marché est relativement jeune. Ensuite, toute évaluation est difficile en raison du manque de vraie définition du terme ISR, ce qui force à se baser sur des classifications particulières et non pas universellement acceptées. Enfin, les fonds affichent des performances très variées, tout comme avec n’importe quelle classe d’investissement spécifique.

«L’ISR est une niche qui se développe depuis quinze  ans – une période courte dans l’histoire de l’investissement. C’est une niche en croissance, certes, mais elle ne fait pas encore partie du courant dominant», confirme de son côté Aileen Ionescu-Somers, directrice du CSL Learning Platform au Global Center for Sustainability Leadership (CSL) de l’IMD.

«Il n’y a pas de preuve académique que l’investissement socialement responsable soit systématiquement plus performant ni qu’il le soit moins comme certains sceptiques ont parfois essayé de le montrer (en se basant généralement sur des produits utilisant l’exclusion)», poursuit François Passant.

Aileen Ionescu-Somers observe néanmoins un soutien solide en direction de l’ISR à l’avenir, citant notamment le rapport de l’initiative financière du PNUE et du consultant Mercer en 2007 intitulé «Demystifying Responsible Investment Performance». Celui-ci a trouvé une corrélation généralement positive entre les facteurs ESG et la performance du portefeuille, sur la base des résultats de 20 études académiques: la moitié trouve une corrélation positive, sept un effet neutre, et trois une association négative.

«Evidemment, il y a toujours le paradoxe de l’œuf et de la poule. Est-ce parce qu’une compagnie est déjà performante qu’elle fait mieux que les autres en matière de durabilité? L’historique n’est pas assez robuste encore pour en tirer des conclusions certaines», relève notre interlocutrice. Etant donné ce même manque d’historique sur la performance des fonds ISR, celle-ci préfère ne pas prendre position. Mais elle note toutefois que les choses sont en train de changer.

«Aujourd’hui, des sociétés comme KPMG et PwC travaillent aussi sur la valorisation de l’impact environnemental et social des entreprises au-delà de leurs opérations propres, ce qui aurait été perçu comme impossible il y a dix ans. Cela va aussi avoir un impact sur l’ISR. Comme toute innovation dans n’importe quelle industrie, ils chercheront des solutions pour surmonter les barrières actuelles.»

Trois stratégies sont possibles

Pour l’investisseur, il existe, en gros, trois approches. La première est la stratégie d’inclusion, basée sur des informations extrafinancières, avec une méthodologie de filtre pour sélectionner les meilleures sociétés en matière de standards ESG.

La deuxième stratégie est celle d’exclusion ou de désinvestissement, qui domine encore de nos jours. Souvent appliquée aux titres de sociétés dont les produits sont associés au «péché» («sin stocks»), comme l’alcool, le tabac et le jeu, elle a joué un rôle prépondérant dans la fin du régime de l’apartheid en Afrique du Sud, dans les années 1970-1980. 

C’est celle prônée aujourd’hui dans le cadre de deux campagnes mondiales contre les investissements dans les combustibles fossiles. Elles se basent sur la liste «The Carbon Underground 200» de Fossil Free Indexes, qui classe les 100 plus grandes sociétés publiques de charbon et les 100 autres de pétrole et de gaz au niveau mondial selon le contenu potentiel des émissions de carbone de leurs réserves déclarées.

Ainsi, le Rockefeller Brothers Fund a annoncé en septembre son intention de se désinvestir à hauteur de plus de 50  milliards de dollars d’avoirs dans ce secteur. Plus récemment, le quotidien britannique The Guardian a lancé le mois dernier, conjointement avec le mouvement 350.org, une offensive contre des investissements de 1,4  milliard de dollars du Bill and Melinda Gates Foundation Asset Trust. 

Ce dernier, par exemple, a investi 2,27  millions de dollars, d’après sa déclaration fiscale 2013, dans le premier négociant mondial de matières premières basé en Suisse, Glencore, inclu dans la liste du Carbon Underground 200. Pourquoi ne pas désinvestir? La stratégie du Bill and Melinda Gates Asset Trust serait-elle de garder cette participation, précisément pour pouvoir dialoguer avec la société et l’influencer dans le bon sens? Difficile de le savoir, car ni le trust ni Glencore à Baar ne font de commentaires.

Car la troisième stratégie, celle de l’engagement actionnarial, moins pratiquée, est précisément en passe de devenir celle de l’avenir, estiment certains observateurs: «Il y a une pression, et pas seulement en Suisse qui est à la traîne dans ce domaine, pour que les actionnaires soient propriétaires avec un dialogue réaliste sur le long terme (avec les sociétés, ndlr). C’est la nouvelle étape de l’investissement responsable», estime Melchior de Muralt, associé de Pury Pictet Turrettini & Cie.

Alors, quelle stratégie est la plus rentable? «La théorie financière suggère que si les critères ISR impliquent un univers d’investissement restreint (la stratégie d’exclusion, ndlr), le portefeuille ne peut pas être diversifié de manière efficace et devrait en conséquence être moins performant que le marché. Qui plus est, filtrer et surveiller la performance ESG engendrera des coûts supplémentaires.

D’un autre côté, certains argumentent que les sociétés avec une performance sociale plus forte ont une meilleure qualité de management et offriront une performance économique supérieure sur le long terme», analysait le fonds de pension national suédois AP7, dans une étude publiée en 2011.

Quelle que soit la stratégie, l’investisseur doit rester critique. «Il n’y a pas de projet, à ma connaissance, de créer un organisme de surveillance du marché ISR, poursuit François Passant. Il y a toutefois un certain nombre de «certifications ISR» locales (en France, en Autriche, en Belgique, au Luxembourg et bientôt en Allemagne).» Ainsi, Eurosif a lancé le Code de transparence européen pour les fonds ISR il y a environ dix ans, la transparence étant le dénominateur commun le plus bas. De son côté, Novethic a lancé le label ISR en 2009, attribué à plus d’une centaine de fonds en 2014. 

Mais même avec un label ou une certification, il est toujours bon de garder un œil sur les risques d’écoblanchiment ou de verdissage, un procédé de marketing ou de relations publiques utilisé par certaines organisations dans le but de se donner une image écologiquement responsable.

Comme le conseille Joy Frascinella chez UNPRI à Londres (United Nations-supported Principles for Responsible Investment), «il est vital, si quoi que ce soit n’est pas clair, que les investisseurs potentiels posent des questions au sujet du fonds et de ses investissements. Un fonds bien géré devrait être transparent, et les investisseurs devraient demander des réponses si le prospectus n’est pas suffisamment informatif.»

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."