Bilan

Les matières premières poursuivent leur chute

Le secteur affiche une baisse certaine, qu’il est difficile d’interpréter: concurrence des actions ou indicateur conjoncturel? Dans le premier cas, le marché aurait un fort potentiel de reprise.
  • Cacao. Depuis le début de l’année, le prix des matières premières agricoles a reculé de 15%. Crédits: Leo Ramirez/AFP, Dr
  • Dominique Casai Crédits: Dr
  • Terminal pétrolier en Oklahoma. L’amélioration des infrastructures a entraîné une hausse des prix. Crédits: Dr
  • Alain Freymond Crédits: Dr

La baisse des indices de matières premières n’est pas spectaculaire, car le phénomène est en partie masqué par la hausse des prix du pétrole West Texas Intermediate (WTI). Mais il n’en est pas moins réel, notamment sur l’indice de matières premières DJ UBS qui perd 10% depuis le début de l’année, une baisse d’autant plus significative que l’énergie en représente tout de même le tiers.

Au niveau des matières premières agricoles, le recul atteint 15%, ce qui commence à devenir significatif en termes d’indicateur conjoncturel avancé. Depuis les travaux de Kondratieff, on sait qu’une baisse des prix des matières premières est susceptible d’anticiper une récession, voire pire que cela.

Sur la plupart des indices cependant, la baisse est fortement relativisée par la surreprésentation du secteur énergétique: sur le Goldman Sachs, où celui-ci entre à raison d’environ 70%, le recul n’est plus que de 2% et elle n’excède guère 4% sur le CRB, le plus ancien des indices de matières premières qui se prête bien aux comparaisons historiques.

La tendance n’a encore rien de massif, mais Bernhard Lippuner, administrateur de NBAD Private Bank (Suisse), n’en estime pas moins que «le cycle haussier qui a débuté dans les années 1990 est terminé, même si des hausses sont possibles sur le pétrole pour des raisons géopolitiques». Et l’ancien responsable du négoce du Credit Suisse à Genève décèle dans le mouvement de ces derniers mois l’amorce d’un véritable cycle baissier.

Cette interprétation paraît renforcée au vu de l’évolution de certaines matières premières stratégiques, notamment le cuivre qui a commencé l’année aux environs de 8000   dollars la tonne avant de se replier vers les 6600 et de revenir à 7200 en juillet. L’accès de faiblesse va de pair avec le ralentissement de la croissance dans les pays émergents, notamment la Chine.

En effet, l’évolution des prix de certaines matières premières, notamment le cuivre, y reflète assez fidèlement le niveau d’une activité économique toujours très tributaire du secteur secondaire.

«Manipulation» des cours

Mais cette interprétation fondamentaliste doit être relativisée car, comme le relève Dominique Casaï, fondateur d’Uram, à Genève, on assiste à une spéculation effrénée qui n’épargne pas le cuivre. «Il n’y a jamais eu autant de positions short sur le Comex (Commodities exchange de New York, ndlr) depuis vingt ans.» Même en 2008 le marché à terme n’avait pas été aussi vendeur.

L’analyse des fluctuations de marché est encore plus compliquée s’agissant de l’or dont la baisse ne correspond pas à l’évolution de la demande physique, toujours soutenue.

La chute brutale de l’once, à partir du 12  avril, est essentiellement due aux ventes d’ETF (ou Exchange-Traded Funds - des fonds traités en bourse donnant un accès facile aux marchés des matières premières) qui ont représenté 22 millions d’onces.

Les investisseurs, notamment américains, auraient été attirés par les perspectives de la Bourse et, de fait, l’indice new-yorkais S&P 500 a progressé de près de 20% depuis le début de l’année. On a également assisté à l’explosion des positions short sur l’or, une hausse qui porte sur 13 millions d’onces depuis le début de l’année.

D’autres observateurs n’hésitent pas à parler de «manipulation» des cours… L’objectif pourrait être de faire baisser le prix pour reconstituer des positions sur un actif toujours bien placé pour profiter d’un retour de l’inflation que beaucoup de gens attendent.

Comparaison n’est pas raison mais 2014 pourrait, dans cette hypothèse, marquer le début d’un cycle de hausse des prix, comme 1914 l’avait été un siècle plus tôt, il est vrai dans un contexte de guerre qui n’est plus d’actualité. Mais, au vu de l’abondance de liquidités déversées sur les marchés depuis 2008, le risque inflationniste n’en est pas moins réel, et la hausse des prix pourrait aussi s’effectuer sur fond de marasme économique.

Il n’est pas difficile d’imaginer que l’abus des politiques accommodantes par la Réserve fédérale américaine - le quantitative easing ou QE en est à sa troisième ou quatrième version selon comment on compte -, finisse par aboutir à une poussée inflationniste sur fond de stagnation économique, comme il en a été question dans les années 1970.

L’autre hypothèse, c’est que l’inflation n’est pas près de revenir si la baisse des matières premières annonce, une fois faite la part des phénomènes spéculatifs, une véritable crise économique. Car le QE n’a pas donné les résultats escomptés: initialement affichée à 2,4%, la croissance américaine au 1er   trimestre a été révisée à 1,8%, puis finalement à 1,1%. Le chiffre du 2e  trimestre, à 1,7% pour l’instant, paraît un peu meilleur, mais il est lui aussi susceptible d’être révisé. «La politique de la Fed n’a atteint aucun de ses objectifs et cela fait maintenant trois trimestres de croissance médiocre», résume Alain Freymond, chief investment officer de BBGI Group à Genève.

Perçue comme réelle, la reprise aux Etats-Unis n’en a pas moins orienté les choix des investisseurs, les amenant notamment à délaisser l’or et, si elle s’avère être un mythe, des réaménagements de positions seront inévitables, d’autant que la Bourse américaine n’a pas connu de correction significative depuis 2009.

La prudence paraît d’autant plus de mise que le rebond des matières premières en juillet, le premier mois positif depuis mars, pourrait bien n’avoir été qu’un feu de paille, basé en partie au moins sur des données, on l’a vu avec la croissance américaine, qui ne sont plus d’actualité.

Retour en grâce?

Début août, encore, la Saxo Bank relevait dans son Weekly Commodity Update que «des données industrielles meilleures que prévu aux Etats-Unis et en Chine, ainsi qu’en Europe, ont encouragé la hausse des actions, du dollar et des obligations». En France, la très légère reprise annoncée pour le deuxième trimestre reste insignifiante. Le scénario d’une accélération de la croissance a du plomb dans l’aile.

Du coup, après avoir été fortement concurrencées par les véhicules de placement traditionnels, les matières premières - ou du moins certaines d’entre elles - sont susceptibles de bénéficier d’un retour en grâce, surtout si la stagnation doit s’accompagner d’un retour de l’inflation. En peu de temps, l’once paraît plutôt en voie de redressement, peut-être parce que la perception de l’environnement économique a changé en quelques jours à la suite de la révision à la baisse de la croissance américaine.

Même la bonne tenue du pétrole WTI ne paraît plus un gage de poursuite de la croissance aux Etats-Unis dans la mesure où elle reflète des phénomènes spécifiques plutôt que globaux: «La hausse du WTI qui était aux environs de 90   dollars au début de l’année s’explique surtout par le fait qu’il est livré dans un terminal au milieu des Etats-Unis, à Cushing en Oklahoma», relève Dominique Casaï avant de mettre le mouvement en relation avec une baisse des stocks.

En effet, l’amélioration de l’infrastructure et des possibilités de livraison a entraîné une appréciation du prix. Dans ce contexte, la relative fermeté des prix du baril de WTI ne reflète pas en elle-même une consommation accrue aux Etats-Unis, encore moins un boom conjoncturel…

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