Bilan

Les entreprises ont-elles moins besoin de la bourse?

Pour accéder à du capital, les alternatives à une entrée en bourse sont devenues abondantes, à commencer par la dette obligataire, très bon marché. Cela explique la baisse des nouvelles cotations. Ce qu'en disent les experts à Davos.

Les marchés financiers n'ont plus la cote auprès de nombreuses sociétés qui auraient pu vouloir entrer en bourse.

Crédits: AFP

L’année 2017 a vu nombre de grandes entreprises entrer en bourse, à l’instar de Snapchat. Mais depuis une dizaine d’années déjà, les nouvelles cotations des petites entreprises sont, quant à elles, en nette perte de vitesse. Comment expliquer ce phénomène? C’est la question qu’a posée, à Davos, Zanny Minton Beddoes, rédactrice en chef de The Economist, à un panel d’experts. «La première explication réside dans la très grande disponibilité de capital pour investir dans les sociétés en croissance», répond William Ford, CEO de General Atlantic, société new-yorkaise d’investissement en actions. Et en effet, les fonds qui investissent dans des entreprises non cotées en phase de croissance n’ont jamais été aussi abondants, les investisseurs étant en quête de hauts rendements.

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L’explication réside aussi dans la montée en flèche des coûts réglementaires. En effet, depuis la crise financière et le durcissement légal avec des lois comme le Dodd-Frank Act, il est devenu très coûteux pour les plus petites entreprises d’entrer en bourse. 

Enfin, un changement de paradigme s’est opéré chez les banques d’affaires: avant la crise, elles plaçaient en bourse nombre de petites entreprises et avaient les moyens de produire de la recherche actions sur les petites capitalisations. Ce n’est désormais plus le cas. L’activité est peu rentable et plus réglementée qu’auparavant.

Le court-termisme des marchés

Pour Anthony Fernandes, CEO d’AirAsia, société qui n’est pas cotée en bourse, «Ce qui nous fait hésiter, c’est le court-termisme des marchés, et la volatilité des cours». Il poursuit: «Les cours boursiers peuvent varier de manière drastique, quand l’entreprise, elle, est toujours la même». En outre, ajoute-t-il, les investisseurs privés valorisent plus richement les entreprises que le marché boursier. Il y a donc une prime à ne pas être coté en bourse. «Les investisseurs en sociétés non cotées adoptent une perspective à long terme», résume Anthony Fernandes.

Tom Farley, président et CEO du New York Stock Exchange (NYSE), ne voit pas de problème concernant le marché des IPO, qui «se porte à merveille», selon lui. Il évoque l’entrée en bourse, le jour même (25 janvier 2018), d’une très grande entreprise brésilienne, PagSeguro Digital, qui levait au même moment 2,2 milliards de dollars sur le NYSE. Tom Farley admet néanmoins que pour les petites sociétés, les coûts réglementaires, d’audit et de compliance sont élevés. Il cite aussi l’effet dissuasif des plaintes collectives d’actionnaires, fréquentes, et de la montée des investisseurs activistes, qui mènent campagne contre des entreprises – les plus petites étant plus vulnérables – avec 600 campagnes menées en 2017. Le bon côté de la médaille, c’est que le fait d’être coté au NYSE, par conséquent, «confère le plus haut standard réglementaire, ce qui aboutit à des valorisations attrayantes et des coûts de transaction plus faibles».

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«La principale raison du nombre réduit d’introductions en bourse est l’accès abondant au capital», souligne pour sa part Matthew Prince, co-fondateur et CEO de Cloudflare, qui n’a pas non plus coté son entreprise à ce jour. Il met l’accent sur l’importance d’une bonne préparation avant d’entrer en bourse: s’habituer à la rigueur des publications de résultats trimestriel est un exercice ardu. 

Pour Tom Farley, les entreprises non cotées comme Uber n’ont pas que des avantages: comme elles n’ont pas à répondre de leur gouvernance et de leurs comptes à des actionnaires, elles peuvent se retrouver dans la tourmente sans prévenir, comme ce fut le cas pour la compagnie de transport à la demande, qui a dû renouveler dernièrement tout son haut management.

L'attrait de la dette via des taux d'intérêts faibles

Reste que les arguments en faveur d’une entrée en bourse sont moins persuasifs à l’heure actuelle. Depuis 2008, les alternatives au marché boursier se sont multipliées. Quand on parle d’abondance de capital, on parle aussi, et même essentiellement, de dette. La donne principale, en effet, a été l’essor phénoménal du marché obligataire pour les entreprises, qui bénéficient de taux d’intérêt très bas depuis 9 ans, ce qui leur a permis d’émettre des emprunts plutôt que des actions, à des coûts insignifiants. Avec les taux d’intérêts négatifs, certaines entreprises d’Europe notamment touchaient même de l’argent sur leurs emprunts.

Les fonds propres des investisseurs en private equity ont aussi été abondants, surtout dans le secteur technologique. Enfin, pour Matthew Prince, le contrôle stratégique de l’entreprise reste un atout majeur pour les groupes non cotés: «Si vous êtes Mark Zuckerberg (ndlr : CEO de Facebook), vous avez l’option de faire de gros paris, comme d’acheter Whatsapp pour 20 milliards de dollars, et personne ne vous en empêche. Vous n’êtes pas gouverné par vos résultats du prochain trimestre».

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Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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