Bilan

Les Econoclastes font le show chez IG Bank

Au Swiss Trading Day, les deux économistes Olivier Delamarche et Philippe Béchade ont offert une séance magistrale de réflexion financière à contre-courant. Démonstration.
  • Pour Olivier Delamarche, les banques centrales sont «market dépendantes au lieu d’être data dépendantes».

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  • Pour Philippe Béchade, «les banquiers centraux ne savent pas ce qu’ils font».

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  • IG Bank a organisé le Swiss Trading Day à Genève en partenariat avec Bilan.

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Le 13 octobre, IG Bank, banque de trading en ligne, a lancé la première édition de son Swiss Trading Day à Genève. Hôte de la soirée, le CEO de la banque Fouad Bajjali a d’abord accueilli le chartiste reconnu Bruno Estier, qui a donné une session d’introduction à l’analyse technique, suivie d’une séance de live trading avec Andreas Ruhlmann, analyste des marchés financiers chez IG Bank.

Deux économistes français, membres fondateurs du think tank Les Econoclastes, se sont par ailleurs illustrés sur scène: Olivier Delamarche, dirigeant de Platinium Gestion, et Philippe Béchade, rédacteur en chef de la chronique Agora/La Bourse au Quotidien. 

Les deux se sont fait une spécialité: la réflexion à contre-courant et le décryptage des chiffres économiques pour un public avide d’informations averties. Départ pour un tour d’horizon économique en mode contrariant. Devant les 200 participants à l’événement, par ailleurs suivi en livestream par quelque 140 personnes, les deux analystes ont commencé par évoquer la politique de la Banque centrale américaine, sans mâcher leurs mots, comme à leur habitude.

«Les assouplissements monétaires et les taux négatifs, cela ne fonctionne pas, alors qu’est-ce qu’on fait?», a lancé en préambule Philippe Béchade, qui estime – dans la lignée des Fed watchers démystificateurs – que «les banquiers centraux ne savent pas ce qu’ils font».  Avec pour résultat la création d’une dangereuse bulle de crédit. Son conseil: «Concernant tous ces instruments obligataires qui n’ont plus de potentiel haussier et qui coûtent de l’argent, le meilleur trade, c’est de s’en débarrasser.» Et de prendre des paris contre «des actifs surévalués, achetés pour de mauvaises raisons, comme l’a fait Goldman Sachs en 2007». 

Quant à la chute éclair de la livre sterling, tombée le 7 octobre en quelques instants de 1,26 initialement à 1,235, puis à 1,18 contre 1 dollar, Philippe Béchade observe qu’elle a atterri à 1,18-1,1790, «mais pas en dessous». Pourquoi n’est-elle pas allée à 1,15? «1,18, cela pourrait bien être l’objectif à moyen terme pour la livre, suggère-t-il. C’est là un niveau historique qui sera retesté ultérieurement.» Se placer short sur la livre contre le dollar, selon lui, peut s’avérer payant.

Olivier Delamarche élabore sur l’inefficacité des banques centrales. La Fed, rappelle-t-il, a arrêté d’injecter des liquidités en 2013-2014, puis la BCE a repris le relais, et la Banque du Japon également. Le marché est devenu dépendant et sa hausse est très corrélée à ces injections, devenues permanentes. «La solution à cette stratégie qui ne fonctionne pas depuis huit ans, poursuit-il, c’est les taux négatifs, et la surenchère en termes d’endettement. Si les banques centrales disent qu’elles vont remonter les taux, c’est pour faire croire qu’elles ont une stratégie, mais elles sont dans une impasse. Si les taux commencent à remonter sérieusement aux Etats-Unis, ou que la BCE arrête ses assouplissements brutalement en mars prochain, les marchés corrigeront très vite.»

Or tôt ou tard, l’épuisement de la liquidité des banques centrales entraînera cette forte correction du marché. Pour l’instant, personne ne veut vendre ses actions, conviennent les deux économistes, «car on reste dans le marché tant que les banques centrales «ont la main»; les banques centrales font semblant d’avoir le choix», résume Olivier Delamarche. En décembre, les taux pourraient certes remonter de 25 points de base, mais cela restera peu significatif et il est tout aussi possible que la Fed doive même les rebaisser dans quelques mois.

Pour Olivier Delamarche, les banques centrales sont «market dépendantes au lieu d’être data dépendantes comme elles devraient l’être». En effet, rappelle ce «Dr Doom» hexagonal, «le rôle d’une banque centrale n’est pas de faire monter les marchés». Or la Banque du Japon, note-t-il, achète la moitié des ETF du marché nippon: «70% de tout ce qui est émis sur le marché japonais est acheté par la BoJ, devenue une «grosse SICAV» avec des obligations de qualités diverses et des actions. Elle est market dépendante. C’est une fuite en avant. Et les autres banques centrales sont dans le même état.» 

PIB révisé en cascade

Retour sur les Etats-Unis où, selon Philippe Béchade, on a commencé l’année avec des prévisions de croissance de 4% pour 2016. Après un 1er trimestre peu brillant et un 2e qui ne l’était pas davantage, le 3e et le 4sont annoncés excellents. La Fed d’Atlanta a néanmoins révisé de 3,8 à 2,2% la croissance du PIB américain en 2016, «et bientôt on passera en dessous de 2%», anticipe Philippe Béchade. Si la croissance est atone aux Etats-Unis, cela est lié à l’emploi, estime Olivier Delamarche.

«Quand on décortique les chiffres du chômage, on s’aperçoit que les 4,9 ou 5%, donc ce qui est présenté comme le plein-emploi, sont loin d’être la réalité.» Qui a été engagé, ou a retrouvé un emploi depuis 2008 ? «La seule catégorie qui ait retrouvé son taux de participation au marché de l’emploi d’avant la crise, ce sont les personnes de plus de 50 ans, souligne Delamarche. Les jeunes entre 25 et 55 ans ont vu leur taux de participation baisser constamment. Le jeune qui sort de ses études va garder longtemps son prêt étudiant – une bulle de crédit de 1300 milliards de dollars. Il devra souvent se contenter de petits jobs mal rémunérés.»

En outre, la qualité des emplois a baissé, souligne Olivier Delamarche. «Nous avons affaire à des emplois de type barman ou serveuse. Ces derniers gagnent moins que les ingénieurs. Or la consommation représente 70% du PIB. Donc quand les salaires sont bas et stagnants, il faut continuer à endetter les bas revenus. Et c’est pourquoi il faut des taux d’intérêt indéfiniment bas.» Fait notable, met-il en garde, les chiffres de la consommation sont donnés en hausse de 4%, mais les chiffres d’affaires des détaillants s’affichent simultanément en baisse, et des fermetures de magasins sont annoncées.

De même, souligne-t-il, l’augmentation du nombre de serveurs(euses) dans l’économie n’est pas corroborée par les mauvais chiffres des cafés et restaurants, qui annoncent des revenus en baisse et de nombreuses faillites. «Il faut donc se méfier des chiffres», avertit-il. Si le revenu américain a augmenté d’à peine 3% sur 46 ans, les chiffres de l’inflation tels que présentés par le Consumer Price Index (CPI) sont eux aussi peu révélateurs du pouvoir d’achat réel car ils ne prennent pas en compte les dépenses liées à l’assurance-santé (Obamacare) ou les loyers et prix de l’immobilier. Les facteurs de renchérissement qui sont sous-pondérés par le CPI, et qui s’ajoutent à l’endettement des ménages, révèlent que le consommateur a de moins en moins de marge pour consommer. Et que 70% du PIB se retrouve donc affecté par une érosion du pouvoir d’achat.

Philippe Béchade revient sur les bulles de crédit. La dette automobile ainsi que la dette étudiante ont crû de manière considérable aux Etats-Unis. La dette étudiante atteint 1300 milliards de dollars pour 43 millions de débiteurs, contre 260 milliards en 2004. Le problème, explique-t-il, c’est le taux de défaut, qui est en augmentation: il sera à 12-15% fin 2016, dont une partie est déjà irrécouvrable, selon lui.

«Si on a 4% de croissance, tout va bien, les débiteurs peuvent rembourser. Le problème est que ce n’est pas une économie en croissance. Les banques centrales ont raté le coche. C’est lors de la reprise après 2008 qu’il fallait relever les taux. Pas maintenant, quand les marges baissent depuis plusieurs trimestres consécutifs.» 

Le système est basé sur la dette

Les entreprises aussi sont trop endettées, renchérit Olivier Delamarche. «L’idée que les trésoreries des sociétés américaines sont pléthoriques, c’est déjà du passé, même si la perception actuelle est qu’elles sont toujours riches en cash.» Les entreprises s’endettent non pas pour investir, selon lui, mais pour payer du dividende, ou racheter leurs propres titres. Philippe Béchade résume: «Tout le système est basé sur la dette: ménages, entreprises, Etats, les économies du G7 affichant toutes plus de 100% de dette/PIB. Et les taux de croissance sont de 1%, et non de 2,5% comme les promettent chaque année les politiques.»

Selon la dernière prévision de l’OCDE et du FMI, le PIB croîtra de 1,6% aux Etats-Unis. «Comme l’Afrique et l’Europe ; en somme, tout le monde est projeté à 1,6%.» Sauf que nos deux analystes ne croient pas à une croissance de 1,6% aux Etats-Unis, où l’endettement supplémentaire est au minimum de 5 à 7% du PIB par an.

«So what?», interroge en conclusion Olivier Delamarche, reprenant à son compte un refrain récurrent des observateurs qui aiment à dire: «Et alors, où est le problème dans tout cela, si les marchés montent?» «Je leur réponds que l’économie mondiale est dans une situation semblable à celle d’une personne qui fait du vélo ; tant qu’elle pédale sans cesse, tout va bien; mais le jour où elle s’arrête de pédaler, elle perd l’équilibre.»   

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante et responsable de la Filière communication au CFJM (Centre de formation au journalisme et aux médias). Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale" qui lui vaut le prix Schweizer Journalist. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale", puis en 2011 "La fin du dollar" qui prédit la fin du statut de monnaie de réserve du billet vert. En 2016 elle signe «La finance de l'ombre a pris le contrôle».

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