Bilan

Les experts craignent un populisme monétaire

Un rapport du WEF met en garde contre une confrontation internationale croissante, qui pourrait également s’étendre aux banques centrales.

  • Les bureaux de la Fed. L’institution américaine est notée 6/10 en termes d’indépendance.

    Crédits: Britt Leckman/fed

La quatorzième édition du rapport sur les risques mondiaux du World Economic Forum (WEF) a des accents pessimistes. La plupart des experts, interrogés avant la rencontre annuelle de Davos, s’attendent à une «confrontation économique ultérieure entre grandes puissances» et à une «érosion des règles et accords de commerce multilatéraux». Au sommet de la liste des préoccupations figurent les risques pour l’environnement et leurs répercussions.

Au chapitre «Chocs à venir», il est question du danger d’un «populisme de politique monétaire» croissant. Pour abstrait que ça puisse paraître, cela pourrait engendrer des conséquences très concrètement négatives. «Que se passera-t-il si la vague protectionniste contamine les banques centrales, qui forment le cœur du système financier mondial?», questionnent les auteurs du rapport.

En un temps où la volonté de trouver des solutions transnationales diminue, il pourrait être dévastateur que les banques centrales – qui, lors de la crise financière, ont à coup sûr évité un effondrement conjoncturel plus grave par leurs achats de titres coordonnés – soient entravées dans leur liberté d’action (voir graphique 1).

Banques centrales en difficulté

Ce n’est pas là un discours académique, comme on le voit aux Etats-Unis où, à plusieurs reprises, le président Donald Trump a exercé des pressions sur la Réserve fédérale américaine (Fed) et exigé qu’elle n’augmente pas trop ses taux directeurs afin d’éviter de porter atteinte à la conjoncture. Chez nous aussi, la Banque nationale suisse (BNS) doit régulièrement affronter la critique. Ce sont surtout les taux négatifs qui suscitent les fâcheries. En raison de ses énormes achats de titres, le bilan de la BNS dépasse désormais le produit intérieur brut du pays.

Le fait qu’une banque centrale se laisse influencer par son gouvernement est décisif. L’indépendance politique est le maillon faible de toute banque centrale. En comparant les établissements les plus importants, on constate qu’ils sont certes tous formellement indépendants mais restent toutefois vulnérables à divers degrés. Pour ce qui est de l’indépendance, une étude de l’Université Bocconi de Milan ne situe la Fed que dans le gros du peloton. La Banque centrale européenne (BCE) et la BNS s’en tirent mieux (voir graphique 2).

L’indépendance vaut mieux

S’il y a bel et bien ingérence, les choses se compliquent. La recherche économique est unanime pour affirmer que des banques centrales indépendantes créent des conditions-cadres plus stables que celles qui sont sous influence politique. Le rapport sur les risques met également en garde contre les turbulences boursières et monétaires si la pression politique sur les gardiens de la devise devait se renforcer.

Albert Edwards, stratège au sein de la Société Générale, prévient depuis longtemps que les banques centrales sont sous pression. Pour lui, elles sont les principales responsables des disparités croissantes. Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, les banques centrales auraient même délibérément créé une bulle immobilière pour masquer la disparité grandissante des revenus dans les deux pays. «Je crois que les banques centrales méritent de perdre leur indépendance», condamne-t-il sans pitié.

Professeur d’économie à l’Université Harvard, Dani Rodrik n’a pas un avis aussi extrême, mais il pense également que les objectifs des banques centrales ne coïncident pas toujours avec ceux de la population. Quand le décalage devient décidément trop grand, leur indépendance peut être mise en doute. Dans un tel cas, «une certaine politisation» de la politique monétaire peut être un moindre mal. C’est dans ce sens que va également la recommandation du WEF: pour amortir les attaques contre l’infrastructure financière, il conviendrait de déployer plus d’efforts pour accroître la légitimité des banques centrales auprès de la population.

* Cet article a paru dans «Finanz und Wirtschaft»

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