Bilan

Le trésor de guerre en Bitcoins de l'Etat islamique

Pour se financer et diversifier ses revenus, l'Etat Islamique aurait amassé un trésor de guerre en Bitcoins: un site de hackers éthiques combattant Daesh affirme que l'organisation terroriste disposerait d'une fortune de 3 millions de dollars en Bitcoins.
  • Les terroristes de l'Etat Islamique détiendraient un trésor de guerre de trois millions de dollars en Bitcoins.

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  • Le principe du Bitcoin permet de transférer des sommes importantes en évitant le système bancaire traditionnel, mais chaque transaction est enregistrée, ce qui rend les transferts d'argent délicats pour des terroristes souhaitant laisser le moins de traces possible.

    Crédits: Image: Jonathan Raa/AFP

Voici un peu plus d'un an, l'Etat Islamique créait sa monnaie: le Dinar devenait la devise officielle dans les territoires contrôlés par les troupes du calife autoproclamé Abu Bakr al-Baghdadi. Une monnaie basée sur l'or et faisant appel à des références très anciennes (le Dinar était le nom de la monnaie de référence pendant la période omeyyade). Cependant, le retour au métal précieux ne semble pas être la seule voie suivie par Daesh, dont certains séides seraient également séduits par les crypto-monnaies.

Les premières hypothèses sur l'utilisation du Bitcoin par l'Etat Islamique datent de janvier 2015: l'analyste web Ido Wulkan, qui travaille pour le compte du cabinet singapourien S2T, confiait au quotidien israélien Haaretz qu'une cellule de Daesh basée aux Etats-Unis se servait de la crypto-monnaie pour se financer discrètement et collecter des fonds. Selon lui, c'est sur un forum turc que les appels aux dons étaient relayés par un utilisateur nommé Abu Mustafa. «Grâce aux efforts de plus en plus de sites web et de réseaux sociaux pour fermer les comptes liés à l'Etat Islamique, il semblerait que les militants du djihad planétaire cherchent refuge dans le web sombre», estimait alors Ido Wulkan.

Aucune certitude toutefois à l'époque: Ido Wulkan reconnaissait lui-même qu'il n'avait pu authentifier le message ni son auteur. Sur Numerama, Guillaume Champeau relativisait cette affirmation en révélant que, depuis 2012, «le porte-monnaie du compte qui se revendique de l'Etat Islamique a reçu à peine plus de 5 Bitcoins, obtenus en cinq dons seulement». Ce qui équivalait alors à près de 1000$.

Les fonds en Bitcoins sur le porte-monnaie numérique lié au compte de l'Etat Islamique en janvier 2015

Le principe de transparence du Bitcoin permettant de tracer la moindre transaction permettait donc de mesurer la faiblesse des fonds de Daesh en crypto-monnaie. Mais Guillaume Champeau signalait l'appel de certains activistes islamistes à faire des dons en Bitcoins pour soutenir l'organisation, comme avec un document signé d'un certain Taqi'ul-Deen al-Munthir. Ce même activiste, actif sur Twitter (son compte a été fermé depuis) sous le nom de @CaliphateHackers, renonçait pourtant aux dons en Bitcoins et évoquait la création d'une autre devise digitale, le eDinar.

Dialogue avec @CaliphateHackers renonçant à la collecte de fonds en Bitcoins pour Daesh

Le lien entre Bitcoins et Etat Islamique aurait-il donc été une simple rumeur ou un fantasme propagé par des milieux hostiles aux crypto-monnaies? Il faut attendre le mois de juin 2015 pour que le dossier rebondisse. L'Institut de l'Union européenne d'études sur la sécurité (EUISS), une agence de l'UE spécialisée dans les questions de lutte contre le terrorisme et les menaces sécuritaires, publie alors une étude sur la présence de Daesh sur le «dark web»: son auteur, Beatrice Berton, y explique que les cypto-monnaies, dont le Bitcoin, pourraient être utilisées par l'Etat Islamique pour éviter le secteur bancaire. En utilisant des comptes de particuliers (non liés à Daesh), des sommes pourraient être transférées entre différents groupes à travers le monde sans attirer l'attention des autorités ni des forces de l'ordre.

Une possibilité rendue encore plus crédible par le cas du jeune Ali Amin, un Américain âgé de 17 ans et résidant en Virginie qui a été interpellé en juin pour avoir mis en ligne un vademecum à destination des djihadistes de Daesh pour utiliser le Bitcoin sans se faire repérer. Son document, intitulé Bitcoin and the Charity of Violent Physical Struggle, appuyé sur la jurisprudence islamique et les techniques les plus avancées pour masquer son identité sur les plateformes d'échange et de transfert de Bitcoins, lui a valu une condamnation à 11 ans de prison en août. L'enquête a alors révélé que c'est lui qui tweetait sous le pseudonyme de Taqi'ul-Deen al-Munthir.

Un compte avec trois millions de dollars en Bitcoins

Ces derniers jours, suite aux attaques de Paris, la question des fonds est revenue au premier plan. Les enquêteurs ont notamment cherché à retrouver la piste du commanditaire présumé des attentats, Abdelhamid Abaaoud, par les données téléphoniques mais aussi par les activités bancaires. Subvenir aux besoins de groupes armés pendant plusieurs mois nécessite des ressources financières conséquentes. Or, les transferts d'argent importants peuvent attirer l'attention. D'où sans doute la diversification des moyens de transferts de fonds (cash, versements bancaires, transactions en crypto-monnaies). Avec toujours le besoin de bénéficier de porte-monnaies électroniques liés à des comptes de personnes non surveillées par les autorités. Sans quoi la traçabilité des transactions en Bitcoins se révélerait plus dangereuse encore que les mouvements de fonds bancaires.

Plusieurs groupes de hackers, dont les célèbres Anonymous, ont annoncé (ou réitéré) leur intention de mener une cyber-guerre contre l'Etat Islamique. Et l'un de ces groupes, GhostSec, aurait mené son enquête en remontant le fil des transactions de certains comptes liés à des personnalités proches du djihadisme guerrier au Moyen-Orient. Et aurait mis à jour un compte sur lequel «plus de trois millions de dollars» en Bitcoins seraient amassés. Si les hackers reconnaissent qu'ils n'ont pas réussi à identifier avec certitude le titulaire du compte, ils n'en sont pas moins catégoriques sur les liens avec l'organisation terroriste.

Avantages et dangers du Bitcoin

Pour Adrien Treccani, CEO de la startup Metaco, spécialisée dans le Bitcoin et son blockchain, il convient d'être prudent quand on parle d'usage du Bitcoin par les terroristes: «On peut envisager un usage sur de petites sommes, comme un moyen parmi d'autres de transférer des fonds discrètement, mais c'est beaucoup plus compliqué d'envisager ça sur des montants élevés». Au rayon des avantages, il cite le fait que le Bitcoin est une monnaie internationale, avec des transferts d'argent sans intermédiaires qui vérifieraient l'identité des émetteurs, mais aussi l'anonymat des utilisateurs («quasiment impossible à percer, sauf avec d'importants moyens comme ceux de la NSA sur le dossier du trafic de drogue SilkRoad»), l'accroissement croissant du nombre de commerces acceptant le Bitcoin.

«Cependant, ce nombre d'entreprises enregistrant des paiements en Bitcoin reste très limité. Ainsi, à ma connaissance, il n'y aurait pas de marchand d'armes acceptant cette monnaie électronique», précise-t-il. De plus, la crypto-monnaie présente des inconvénients et même des dangers pour d'éventuels terroristes qui y auraient recours: la traçabilité de toutes les opérations enregistrées dans le blockchain, ou encore l'attention que pourraient attirer des transferts nombreux et/ou importants de compte à compte (des enquêteurs pourraient remonterces pistes via les méatdonnées ou les adresses IP).

Selon lui, le Bitcoin pourrait actuellement être utilisé par des terroristes pour de petites sommes. Jusqu'aux alentours de 5000 francs, les formalités de vérification des identités de personnes impliquées dans un transfert d'argent sont assez légères. De plus, il est toujours possible d'échanger quelques Bitcoins au coin de la rue contre des devises locales. Mais quand on évoque des sommes plus importantes, Adrien Treccani juge cette hypothèse «peu probable». Et de rappeler que la faille, pour les terroristes, se situerait alors lors de la conversion des Bitcoins en devises locales: les bureaux de change ont obligation de vérifier les identités des personnes concernées et de signaler tout transfert qui, par ses montants, serait suspect en raison du train de vie ou des revenus estimables des personnes impliquées. Les autorités pourraient alors retrouver ces individus et remonter les filières.

L'une des parades pourrait consister à faire appel à de nombreux complices qui recevraient de petites sommes en Bitcoins, les convertiraient en devises, et les remettraient à une personne centrale dans le pays concerné. Autre solution: passer par des moyens de conversion alternatifs en acceptant de perdre une marge importante, «de l'ordre de 5 à 10%, difficile à accepter pour un utilisateur normal du Bitcoin, mais acceptable pour un trafiquant ou un terroriste». Dernière parade: trouver un marchand d'armes qui accepterait d'être payé en Bitcoins. «Et là, on pourrait alors clairement craindre un usage massif du Bitcoin par des criminels et terroristes. Mais on n'a aucun exemple de ce genre encore», conclut Adrien Treccani.

Et de citer un rapport officiel du gouvernement britannique publié en octobre 2015 qui estimait «bas» le risque de financement des activités criminelles par les monnaies digitales: «Les monnaies digitales ne sont pas actuellement une méthode par laquelle les terroristes lèvent ou transfèrent des fonds hors du Royaume-Uni (même si elles demeurent un moyen existant pour agir ainsi)», estimaient alors les auteurs du rapport.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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