Bilan

Le trading en ligne désavantagé en Suisse

Dukascopy, Swissquote et IG Bank déplorent la lenteur des procédures d’ouverture de comptes en ligne en Suisse, par rapport à Londres et aux autres places concurrentes.
  • Andre Duka, président de la banque genevoise Dukascopy.

  • Mark Bürki, patron de Swissquote, leader suisse du trading en ligne.

  • Fouad Bajjali, CEO de IG Bank en Suisse, filiale fraîchement arrivée à Genève du leader britannique du trading en ligne IG.

La Suisse souffre d’un désavantage important face à ses concurrents en matière de trading en ligne. C’est le constat d’Andre Duka, le président de la banque genevoise Dukascopy, spécialisée dans le trading de devises en ligne.

La réglementation, dans ce domaine, diffère très nettement entre la Suisse et des pays tels que l’Angleterre: en Suisse, explique le banquier, l’ouverture sur Internet d’un compte de trading en ligne requiert que le client fournisse une copie certifiée authentique de ses pièces d’identité, qu’il doit envoyer par courrier. Des exigences liées à la réglementation anti-blanchiment suisse qui, en l’état, fait aujourd’hui clairement obstacle au développement des services en ligne en Suisse, selon Andre Duka.

La procédure, qui dépend de la rapidité de la poste et du lieu de résidence du client, prend en moyenne dix jours auprès d’un prestataire suisse comme Dukascopy, voire jusqu’à un mois, alors qu’elle ne prend que quelques minutes pour une ouverture de compte auprès d’un prestataire londonien par exemple, qui n’exigera que la version électronique de la pièce d’identité. Au surplus, il exigera que le prospect effectue un transfert depuis un compte ouvert dans une banque à son nom, ce qui est un complément d’identification relativement efficace.

En Allemagne, le régulateur admet désormais qu’un client ouvre un compte en se présentant via vidéo-conférence, à travers une webcam, la banque considérant qu’il s’est présenté en personne devant l’un de ses représentants.

L’écart dans la rapidité des procédures, qui est en défaveur de la Suisse, est d’autant plus problématique que la tendance est clairement à l’accroissement des ouvertures de compte via Internet, souligne Andre Duka. Par ailleurs, le fondateur du courtier en devises estime que les copies certifiées ne sont pas plus sûres. « Il est très difficile, dans les faits, de vérifier si des copies certifiées sont authentiques ou falsifiées. »

La simplicité, un atout majeur 

Parmi ses concurrents, que sont les Etats-Unis, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, Malte, Chypre, la Lituanie, le Luxembourg, Singapour, la Suisse est le seul pays où les banques de courtage en ligne doivent exiger de leurs clients une copie certifiée de la pièce d’identité. Dans ces autres pays, les courtiers parviennent à documenter l’identité du client et à ouvrir le compte en quelques minutes, sur la base de copies électroniques de la pièce d’identité, au même titre qu’à la City de Londres.

« La simplicité et la rapidité sont des atouts majeurs pour les prestataires en ligne, s’inquiète Andre Duka. Une procédure longue, fastidieuse et coûteuse décourage un nombre significatif de prospects». A cause de ces différences réglementaires, le siège genevois de Dukascopy calcule que seuls 45% de ses prospects poursuivent la procédure d’ouverture de compte, alors que la filiale européenne Dukascopy Europe enregistre 64% d’ouvertures abouties grâce à une procédure plus rapide (elle est basée en Lituanie). « Pour notre banque, une réglementation plus adéquate en Suisse représenterait 20% de revenu supplémentaire, ou 6 millions de francs par année en plus», estime-t-il.

Avis partagé par Marc Buerki, le patron de Swissquote, leader suisse du trading en ligne et pionnier du secteur. « La méthode d'identification du client en Suisse constitue un désavantage évident par rapport à des places financières comme Londres. La certification de la pièce d'identité occasionne souvent des frais importants pour le client et une lourdeur administrative souvent incompréhensible pour le client. Par ailleurs, je ne suis pas convaincu qu'elle apporte une sécurité accrue pour la place financière Suisse ».

Si la certification est compréhensible dans une stratégie de clientèle Private Banking, Marc Buerki juge qu’elle n'est pas du tout adaptée à l'ouverture de comptes par correspondance dans le cadre d'une activité de trading en ligne, où les dépôts sont souvent inférieurs à 10'000 francs.

« Il est urgent de faire évoluer le système et de supprimer cette fameuse double peine tant décriée par les milieux bancaires, plaide le banquier vaudois. Nous, chez Swissquote, militons pour une adaptation du système en utilisant des méthodes plus modernes de type identification par vidéo conférence par exemple. Nous avons bon espoir que les choses bougeront dans le bon sens bientôt».

Avis également partagé par Fouad Bajjali, CEO de IG Bank en Suisse, filiale fraîchement arrivée à Genève du leader britannique du trading en ligne IG. Pour lui aussi, le paramètre clé, dans ce business, est le temps qui s’écoule entre la demande d’ouverture de compte et le début du négoce.

« Un changement améliorerait drastiquement les affaires du trading en Suisse », reconnaît-il. Même si la sécurité du client peut justifier des exigences de vérification élevée, d’autres centres financiers très établis ont une approche beaucoup plus moderne, confirme-t-il. Il souligne toutefois que jusqu’à ce jour, l’Allemagne a des exigences aussi élevées que la Suisse, mais note qu’elle se dirige en effet vers des solutions « de type Skype » pour l’identification des clients. A l’instar d’Andre Duka, Fouad Bajjali rappelle que le trading en ligne repose avant tout sur l’exécution rapide et l’exploitation des mouvements de marché. « Très souvent, témoigne-t-il, les clients veulent pouvoir traiter immédiatement sur les marchés, et donc il est capital de pouvoir leur ouvrir un compte dans l’instant. Au Royaume-Uni par exemple, les clients peuvent ouvrir un compte, y déposer de l’argent et commencer à traiter en quelques minutes ».

Pour les trois patrons interrogés, il est clair que la Suisse doit s’aligner, sur ce plan, sur les pratiques internationales.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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