Bilan

Le retour des aventuriers de la finance

Des boutiques de conseil indépendant se créent au milieu d’un paysage bancaire en recomposition.

Un phénomène qui rappelle les entrepreneurs associés qui ont fondé Goldman Sachs et Lazard Frères.

Crédits: H. Armstrong Roberts/ClassicStock/Getty Images

Dans la finance, l’avant-garde n’est pas seulement la technologie, souvent résumée par les concepts de fintech (technologies financières) et de robo-advisors, à savoir la gestion robotisée du portefeuille, basée sur des algorithmes qui paramètrent le profil de risque de l’investisseur.

L’avant-garde, ce sont d’abord les nouveaux modèles qui réinventent la finance, à l’instar des petites sociétés de gérants de fortune indépendants, qui participent à la déconstruction, et à la reconstruction de la place financière suisse.

Lire aussi: Les banques privées en Suisse devraient tomber à 100 d'ici cinq ans

Plusieurs ex-banquiers expérimentés se regroupent et fondent de petites entités qui opèrent comme des unités bancaires détachées, au service de multiples institutions. Souvent, ils mettent leur plateforme à disposition de ces institutions plus classiques qui souhaitent sous-traiter et mutualiser leurs coûts. Mais les services externes offerts par ces spécialistes deviennent toujours plus sophistiqués. Blue Horizon Partners, « boutique multiservice intégrée », s’inscrit dans ce modèle.

Fondée au début de cette année à Genève par des financiers et gérants chevronnés, la société fournit à d’autres institutions, y compris des gérants indépendants et des family offices un support en recherche financière, stratégie d’investissement, legal & compliance, infrastructure IT et structuration de produits. Que conserve l’institution qui leur transfère toutes ces tâches ? La relation avec le client privé et la décision ultime d’investissement.

« Un gérant ou un family office qui veut se lancer à son compte a besoin, dans la phase initiale, de s’appuyer sur des services externes afin de limiter ses coûts, et nous pouvons le soutenir avec les différentes fonctions dont il a besoin », explique Lionel Pasteur, CEO de Blue Horizon Partners, qui regroupe 30 personnes et s’appuie sur une quinzaine de partenaires spécialisés dans les différents domaines.

« L’avantage, ajoute Philippe Schindler, responsable des investissements de Blue Lakes Advisors (un des 3 partenaires fondateurs de Blue Horizons Partners), est que nous pouvons offrir un conseil libre et indépendant. » Indépendance. C’est peut-être aujourd’hui le véritable synonyme de l’avant-garde. Après une ère d’industrialisation des produits financiers bancaires, la renaissance de la place financière passe par l’émergence d’acteurs indépendants.

Les caisses de pension ont, par exemple, parfois recours à l’équipe de Blue Lakes Advisors pour avoir une deuxième opinion sur les produits conseillés par les banques. La société procède parfois aussi à des « revues de portefeuille », qui consistent à réexaminer tous les fonds de placement sous l’angle de la cohérence.

Le luxe, aujourd’hui, c’est un conseil financier dénué de conflits d’intérêts, et des produits d’investissement obtenus aux meilleurs prix sur le marché. Le « club investing », c’est ce que peut offrir une société qui, grâce au poids cumulé de ses clients, obtient une capacité de négociation auprès des banques pour accéder aux placements sophistiqués à moindre coût. On assiste donc à une atomisation des compétences hors des banques, qui, sous la pression des plans d’économies, vont chercher l’expertise à l’extérieur.

Voir la vidéo: La finance peu ou pas régulée progresse plus vite que les banques

Chez Financial Technologies, firme internationale basée à Genève, Lugano et en Asie, des vétérans de la finance se sont également regroupés pour offrir des services pointus de conseil en stratégie. Première société financière suisse à être certifiée ISO 9001 (standard 2015), FT Group travaille sur mandats et aide les PME et grandes entreprises à exécuter des transactions simples et complexes de fusions et rachats, et à trouver des partenaires d’alliances stratégiques ou des cibles d’acquisition en Suisse et en Chine, agissant comme exécuteur et superviseur des transactions.

« Nous nous spécialisons notamment dans les subtilités méconnues de l’accord de libre-échange signé entre la Suisse et la Chine », indique le responsable des investissements, Gianluca Olivieri. Les banques privées qui souhaitent offrir un conseil « corporate finance » à leurs clients, mais qui ne disposent pas de ces compétences à l’interne, peuvent ainsi recourir à ce type de spécialiste externe.

Là aussi, la caractéristique du modèle est d’être basée sur un groupe de partenaires privés, indépendants, qui sont leurs propres actionnaires et travaillent en réseau avec d’autres firmes spécialisées.

L’avant-garde la plus visible reste celle liée à l’essor technologique. En effet, toutes les tendances pointent vers la gestion de fortune mobile, et le trading mobile en temps réel. « Actuellement, l’industrie bancaire se retrouve à nouveau à un point de son cycle d’innovation qui est comparable à l’informatisation des années 1960 et 1970. La combinaison des algorithmes intelligents et la pénétration de la technologie mobile représentent un bond en avant de même ampleur pour le secteur bancaire », peut-on lire dans le dernier rapport de MyPrivateBanking, société de recherche en tendances digitales dans le domaine de la gestion de fortune.

Les personnes fortunées, ou High Net Worth Individuals (HNWI), « sont les plus gros utilisateurs de technologie, y compris au plan de leurs affaires personnelles, et 50% d’entre eux utilisent leur smartphone pendant leur réunion avec leur conseiller financier », estime Steffen Binder, cofondateur de MyPrivateBanking.

Il note, par exemple, que les Chinois aisés communiquent en permanence sur WeChat avec leur conseiller en placement, et que le partage d’écrans devient un usage très commun. Il prévoit que les applications financières sur mobile gagneront en importance, tout comme les robo-advisors et les plateformes automatisées d’investissement, à l’instar de WealthFront aux Etats-Unis, qui gère les portefeuilles en ligne sous forme de fonds indiciels (ETF) pour seulement 0,25% de commission annuelle.

A l’évidence, les banques qui sont aujourd’hui à l’avant-garde en Suisse, comme Swissquote ou UBS, seront les premières à perfectionner ce type de service, qu’elles agiront peut-être comme prestataires externes pour d’autres acteurs tels que des banques plus traditionnelles, qui n’auront pas souhaité investir les ressources à l’interne. Mais pour les banques privées qui traitent avec une clientèle haut de gamme, « elles devront à la fois offrir des applications mobiles complètes d’information financière, en plus du service humain personnalisé et de qualité », résume Steffen Binder.

A l’ère du client digital, la véritable avant-garde ne se situe pas tant vraiment dans les supports technologiques, qui seront rapidement appelés à se standardiser. Elle se situe davantage dans l’offre de compétences financières haut de gamme, à la carte, indépendantes et entrepreneuriales, qui ne sont pas sans rappeler les débuts de Goldman Sachs et Lazard Frères, lorsqu’elles étaient des boutiques d’entrepreneurs associés. Les entrepreneurs de la finance qui émergent aujourd’hui pour naviguer dans un environnement en pleine mutation sont clairement à l’avant-garde; même s’ils sont appelés à grandir et à s’institutionnaliser demain.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

Du même auteur:

L'INSEAD délivre 40% de MBA en Asie
La bombe de la dette sera-t-elle désamorcée ?

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."