Bilan

Le printemps du capital-risque romand

Swiss Fund of Venture Funds, 4FO, IforE, EOC Partners... Quatre nouveaux acteurs introduisent une concurrence longuement attendue dans le ronron du financement des start-up suisses.
  • La Seednight permet aux anciens élèves de l’EPFL d’investir dans les start-up du campus.

    Crédits: Gilles Nahon / Nahon.ch
  • Jean-Pierre Rosat, fondateur du fonds 4FO, et Mathieu Berger, CEO de Berger van Berchem & Cie.

    Crédits: Olivier Evard

Avec une augmentation de près de 50% l’an dernier pour atteindre 676  millions de francs, selon le Swiss Venture Capital Report, difficile de plaider que l’investissement dans les start-up est en panne dans notre pays. Pourtant, à y regarder de près, le capital-risque helvétique reste fragile. La plupart des fonds viennent de l’étranger et même pour un quart des Etats-Unis.

Attirer des fonds vers l’innovation suisse est certes vertueux. Cependant, l’absence d’ancrage local des capitaux reste un handicap. Cela rend l’exercice de la levée de fonds plus difficile pour le chef d’entreprise qui doit y consacrer son temps au lieu de vendre ses produits. A cela s’ajoute qu’un investisseur étranger aura moins de scrupules à délocaliser une start-up. Comment construire les champions de demain sans les capitaux nécessaires?

Le réveil des investisseurs privés

Il y a dix-mois, la Suisse officielle a reconnu ce problème. Le Conseil des Etats et le Conseil national ont approuvé une motion du conseiller aux Etats Konrad Graber qui propose que les 2000 caisses de pension helvétiques mutualisent leurs investissements en capital-risque dans un Fonds suisse pour l’avenir. 

Lire aussi: Le réveil du capital-risque suisse

Ce fonds de fonds en capital-risque augmentera les investissements des caisses de pension dans les start-up de 0,02% d’une fortune cumulée de 800 milliards de francs aujourd’hui à au moins 1%. Mais on l’attend toujours… Heureusement, quatre acteurs privés se réveillent simultanément qui viennent dynamiser le secteur. 

D’abord, Lyrique, une société anglo-suisse spécialisée dans le capital-risque, a annoncé sans atteindre le blanc-seing fédéral un Swiss Fund of Venture Funds (SFVF) afin de créer une structure capable d’accueillir les investissements des caisses de pension. Partant du principe que le capital-risque devrait être trois fois plus important pour correspondre à la dynamique des start-up suisses, Hans van Swaay, cofondateur de ce fonds, vise les 500 millions de francs distribués ensuite à entre 20 et 30 firmes de capital-risque qui effectueront elles les investissements. Ce n’est pas tout. 

Avec l’appui d’André Hoffmann, vice-président de Roche, le serial entrepreneur (Cytion, Apoxis, picoDrill, Aleva…) Jean-Pierre Rosat vient de lancer un nouveau fonds de capital-risque, 4FO (for family office). Géré par Berger van Berchem & Cie à Genève, ce fonds investira à 100% en Suisse et à 80% en Suisse romande.

«Le rationnel, explique Jean-Pierre Rosat, est que les family offices et les grandes fortunes ont remplacé le venture capital dans les phases de financement initiales, mais investissent de manière fragmentée et peu synchronisée. D’où l’idée d’un véhicule structuré qui mutualise les risques tout en corrigeant les critiques habituellement apportées par ces privés envers les fonds de capital-risque, comme le manque de transparence, l’impossibilité de s’impliquer directement ou encore la perte de liberté d’investissement.» 4FO se concentre  aussi sur les investissements en phase initiale, nombre de grands VC européens ayant abandonné ce terrain pour aller vers des entreprises plus matures. 

L’entrepreneuriat est existentiel

A cela s’ajoute qu’en Suisse ces investissements en phase initiale sont souvent trop petits, en dessous du million de francs. «Du coup, l’argent est essentiellement utilisé pour mettre en place l’infrastructure, poursuit Jean-Pierre Rosat. Nous prévoyons des tours typiquement de 2 à 4  millions pour passer la phase d’installation et aller directement à celle de développement.»

Les investisseurs ayant déjà exprimé de l’intérêt pour les 50 à 70 millions de francs suisses visés par 4FO, le fonds commence ce mois à lever ces montants. Plusieurs particularités expliquent cet engouement. D’abord, les frais de gestion sont réduits au maximum par la création de revenus accessoires, les managers Jean-Pierre Rosat, Eric Lucien et Mathieu Berger étant actifs à temps partiel dans les sociétés investies.

Ensuite, Jean-Pierre Rosat et les membres de son advisory board (comme l’ex-chef de la recherche de Nestlé Werner Bauer, le cofondateur d’Actelion André Mueller, l’ex-CEO de Synthes Michel Orsinger…) ont souhaité donner à 4FO un maximum de transparence. Les investisseurs participent aux comités de compensation des gérants de fonds. Surtout, ils ont la possibilité d’être détachés dans la start-up afin de la soutenir par leur compétence et leur réseau. 

Cette implication des investisseurs dans l’entrepreneuriat est centrale. Investir dans une start-up a quelque chose d’existentiel qui dépasse la question de l’enrichissement. «Au travers de ma propre expérience, j’ai pu me rendre compte à quel point les entrepreneurs ou les managers veulent pouvoir continuer à contribuer plutôt que de se contenter d’une rente», confirme Gilles Bos, cofondateur d’un autre nouveau capital-risqueur romand: IforE (investments for entrepreneurs).

Cofondateur d’Anteis, un des succès de l’incubateur genevois Fongit après sa revente pour plus de 100 millions de francs à l’allemand Merz en 2013, Gilles Bos a commencé par investir dans des PME innovantes de la région avant de mesurer les difficultés de cet exercice en solitaire. Avec d’autres entrepreneurs, il crée IforE, enregistrée sous forme de SICAV luxembourgeoise, afin de mettre des entrepreneurs ou des managers au cœur du processus d’investissement. Comme dans le cas de 4FO, ces investisseurs entrepreneurs jouent non seulement le rôle de financiers, mais de mentors des start-up dans lesquelles ils investiront.  

Une oasis dans le désert

Cependant, IforE ne vise pas les stades initiaux de développement des start-up – les séries seed ou A dans le jargon – mais le développement (B et C) soit la fameuse traversée du désert après l’euphorie des débuts. Taillée pour recevoir jusqu’à 100  millions de francs, IforE a déjà rassemblé huit investisseurs entrepreneurs prêts à passer à l’action. Ils ont scruté une quarantaine d’investissements potentiels et en ont présélectionné cinq. 

L’idée d’un tel club d’entrepreneurs à succès qui réinvestissent leurs gains dans de nouvelles start-up est au cœur du succès de la Silicon Valley. Les Kleiner Perkins et autre Sequoia Capital ont été créés par des anciens d’Intel ou de National Semiconductor. Ils sont rejoints maintenant par la «Paypal mafia».

Cette logique se retrouve aussi dans le réseau des anciens de l’EPFL qui a remplacé il y a deux ans son amical par un bureau des alumni. Comme l’explique son responsable innovation Pierre Dorsaz, cette structure cherche parmi les entrepreneurs à succès issus de l’école des business angels qui apportent non seulement de l’argent mais de l’expérience et du mentorat aux start-up de l’EPFL. 

Reste qu’il manquait encore une pièce importante dans ce puzzle du financement des start-up romandes: des spécialistes des phases finales de financement et des sorties. De ce point de vue, l’installation à Lausanne de la banque d’affaires spécialisée dans la technologie EOC Partners est une excellente nouvelle. 

Depuis ses autres bureaux de Palo Alto, Stockholm et Londres, elle a déjà réalisé plus d’une centaine de transactions. «25% de notre activité consiste dans des levées de fonds typiquement de 15 à 100 millions de francs et le reste à structurer les opérations de fusion-acquisition de start-up par de plus grandes entreprises», indique Sigurd Solheim, l’un des quatre fondateurs de cette banque technologique. 

Si l’on ajoute à ce paysage le récent spin-off d’Index Ventures Medicxi à Genève, l’arrivée du fonds corporate du taiwanais Foxconn Ginko Ventures ou bien encore le premier investissement de Waypoint, le fonds de la famille Bertarelli dans une start-up romande (Nexthink), on pourra bientôt parler d’une renaissance du capital-risque sur les bords du Léman.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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