Bilan

Le nouveau visage de la place financière suisse

La Suisse devient davantage une place de gestion institutionnelle, les particuliers étrangers pesant moins de 11% des portefeuilles gérés. Une part des institutionnels est aussi composée de family offices.
  • Dans la salle des marchés d’UBS. Les banques subissent des érosions de leurs marges.

    Crédits: Martin Ruetschi/Keystone

Alors que la Banque Hottinger, dont les origines remontent à 1786, a annoncé sa faillite cette année, nombre de petits établissements luttent pour leur survie et recourent à l’externalisation de services pour réduire leurs frais. Avec la fin du secret fiscal, la gestion privée pour la clientèle internationale affiche un net recul ces dernières années.

Certes, la place financière suisse reste le leader mondial de la gestion de fortunes transfrontalières avec 26% du total des actifs offshore mondiaux fin 2014, selon Boston Consulting Group; soit l’équivalent de 2400 milliards de dollars en gestion offshore dans les banques helvétiques. Ces 26% représentent la même proportion du total des fortunes gérées de manière transfrontalière qu’à la fin de l’année 2012. Cette apparente stabilité masque toutefois une évolution profonde de l’activité de la place financière et ne dit rien des mutations à venir sous la pression des nouveaux défis auxquels sont confrontées les banques helvétiques.

Part réduite du PIB

Un coup d’œil dix ans en arrière permet de prendre la mesure de l’affaiblissement de l’apport de l’activité bancaire à la création de valeur en Suisse. L’édition 2015 de la place financière suisse – chiffres clés, publiée en octobre par le Secrétariat d’Etat aux affaires financières internationales (SFI), constate ainsi que «ces dix dernières années la contribution des assurances à la création de valeur de la place financière de la Suisse a augmenté d’un tiers, alors que la contribution des banques a pratiquement stagné en raison de la crise financière mondiale». 

De fait, la création de valeur des services financiers en prix courants a atteint 34,9 milliards de francs en 2014, soit à peine plus que les 34,65 milliards de francs réalisés en 2004; tandis que durant ces dix mêmes années le PIB suisse passait de 489,37 milliards de francs en 2004 à 642,26 milliards l’an dernier. Le recul est tel que les banques ne contribuaient plus en 2014 que pour «6% à la création de valeur globale au sein de l’économie suisse», selon le baromètre bancaire 2015 publié en septembre par l’ASB.

En 2005, les banques contribuaient à «plus de 9%» au PIB. On est loin de ces années dorées, même si le résultat consolidé de l’ensemble des banques suisses a progressé en 2014: de +1,2% à 61,5 milliards de francs. En outre, les exportations nettes de services financiers par les banques ont encore apporté 16,7 milliards de francs à l’excédent de la balance suisse des transactions courantes en 2014, soit tout de même 36,86% dudit excédent. 

Reste que «le secteur bancaire a poursuivi sa mutation structurelle en 2014. Avec l’érosion des marges d’intérêts et la numérisation progressive dans le domaine financier, il sera amené à se restructurer de plus en plus vite ces prochaines années», constate encore le baromètre bancaire 2015.

Institutionnels très prépondérants

Et pour cause: les banques suisses peinent à maintenir le poids, dans leurs résultats, de leur activité la plus rentable: la gestion de fortune pour de très riches clients privés étrangers. La part des particuliers domiciliés à l’étranger dans le total des portefeuilles en dépôt auprès des banques suisses est ainsi passée de 15% à la fin 2010 à 10,7% en décembre 2014 (voir graphique).

Dans le même temps, les clients institutionnels étrangers – qui représentaient 35% des portefeuilles en dépôt auprès des banques helvétiques en 2010 – en constituaient 41,8% en 2014. Et l’ensemble des institutionnels, suisses et étrangers, pèse désormais pour 73,7% du montant des portefeuilles. 

Il en découle naturellement que le stock de titres détenus par des particuliers étrangers dans des portefeuilles gérés en Suisse s’érode: de 562 milliards de francs en 2013, il s’est réduit à 516 milliards cette année. La hausse du franc et la chute des marchés boursiers ne sont pas étrangères à cette décrue, mais la tendance est plus fondamentale: le stock de titres détenus par la clientèle privée étrangère gérés en Suisse atteignait 1045 milliards fin 2006; il a donc quasiment été divisé par deux. De toute évidence, cette modification spectaculaire masque aussi le fait que des structures inscrites sous la catégorie «institutionnel»  sont en réalité des family offices de fortunes privées.

Selon une étude de l’ASB datant de 2013, le «résultat des opérations de commissions et prestations de services» qui représentait 42,1% du résultat global d’exploitation des banques en Suisse en 2000 ne pesait plus que pour 39,7% de ce même résultat en 2012. Cette tendance à la baisse s’est poursuivie depuis: le baromètre bancaire 2015 chiffre à 23,9 milliards de francs le résultat des opérations de commissions et prestations de services en 2014 sur un résultat global de l’activité bancaire de 61,5 milliards de francs, soit une proportion ramenée à 38,8%.

Une illustration claire de l’érosion des marges subie par les banques. Erosion logique, puisque c’est traditionnellement la gestion de fortune destinée aux particuliers qui rapporte les commissions les plus généreuses. Les revenus générés par la gestion de fortune institutionnelle sont, eux, jusqu’à dix fois moins importants. Le poids grandissant des clients institutionnels dans les portefeuilles gérés se traduit donc mécaniquement par un dégonflement des bénéfices.

Hongkong croît plus vite

Nombre de banques doivent ainsi adapter leur modèle d’affaires dans un contexte où leurs revenus potentiels baissent pour un même montant sous gestion. Car si la gestion de fortune offshore made in Switzerland reste soutenue par la forte croissance de la richesse des ménages dans le monde – le Global Wealth 2015 du Boston Consulting Group (BCG) estime que cette richesse devrait passer de 164  000 milliards de dollars à la fin 2014 à plus de 222  000 milliards en 2019 – elle n’en est pas moins confrontée à des défis majeurs.

L’Asie-Pacifique (hors Japon) a dépassé en 2014 l’Europe en termes de richesse des ménages et devrait devenir la plus riche du monde en 2016, devant l’Amérique du Nord; BCG pronostiquant même que l’Asie-Pacifique (hors Japon) détiendra en 2019 près des deux tiers de la richesse globale des ménages. D’où la nécessité pour les banques proposant de la gestion de fortune d’adapter leur modèle de développement à chaque zone. Or si la Suisse est toujours à la première place pour la gestion des fortunes venues d’ailleurs, Hongkong affiche une croissance plus rapide pour l’Asie.

Par ailleurs, alors que Londres reprend pour 2016 la tête du classement du Global Financial Centres Index (GFCI ) – qui évalue tous les six mois la compétitivité globale des centres financiers d’envergure, toutes activités confondues – la capitale britannique détenait déjà en 2014 quelque 11% des actifs offshore mondiaux sous gestion. L’accès aux marchés européens pour les produits et services financiers suisses est donc plus que jamais un enjeu crucial pour l’avenir de la place financière helvétique et le maintien des emplois en Suisse. 

sean layland

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