Bilan

Le négoce du bitcoin devient réalité en Suisse

SBEX, le premier négociant en bitcoin, vient de se lancer en Suisse. Il sera possible d’acheter et de vendre des bitcoins à travers des opérateurs et par le biais d’ATM.

Swiss Bitcoin Exchange (SBEX), le premier négociant en bitcoin en Suisse, vient d’être autorisé par la FINMA.

Crédits: DR

Swiss Bitcoin Exchange (SBEX), le premier négociant en bitcoin en Suisse, vient de se lancer, après s'être assujetti à l'autorégulation, à travers son affiliation à l'ARIF (l'Association romande des intermédiaires financiers). Le 10 juin, l'ARIF a obtenu une information juridique favorable de la part de l'Autorité de régulation des marchés financiers (la FINMA) sur sa position quant au négoce de bitcoin en Suisse. Dans sa lettre, la FINMA indique qu’elle considère l’achat de bitcoins non pas comme un achat de « biens et services » mais d’un nouveau « moyen de paiement ». Alexis Roussel, fondateur et CEO de SBEX, estime que la position de la FINMA « ouvre de fantastiques opportunités pour les crypto-monnaies en Suisse, en créant un environnement stable et clairement régulé dans ce domaine». Alexis Roussel est par ailleurs vice-président de l’Association suisse du bitcoin.

Une évolution bienvenue lorsqu’on sait que le manque de régulation de cette crypto-monnaie inquiétait jusqu’ici les politiques suisses. Avec 13 millions d’unités en circulation, la reine des crypto-monnaies fait peur. Fin 2013, le conseiller national Jean-Christophe Schwaab demandait dans un postulat au Conseil fédéral d’évaluer les risques pour l’économie de ce nouvel espéranto monétaire. Le Conseil fédéral prépare un rapport sur le bitcoin, qu’il rendra à la fin de cette année.

L’attaque informatique, suivie d’une faillite retentissante, de la plateforme d’échange MtGox, en février dernier, attise les angoisses: 850'000 unités (plus de 460 millions de francs au cours actuel) s’étaient volatilisées. «Le traitement du bitcoin a clairement accéléré au Parlement», a souligné Vincent Mignon, avocat et docteur en droit à la conférence «Bitcoin, monnaie décentralisée» organisée mercredi 17 juin par le Geneva Finance Research Institute (GFRI). Adrien Treccani, doctorant au Swiss Finance Institute, le reconnaît: la volatilité de son cours rend le bitcoin insaisissable, et n’incite pas toujours à la confiance. Pourtant, selon le doctorant, le système fournit la base de données la plus sécurisée au monde et une puissance de calcul absolument inégalée.

Un moyen de paiement en Suisse

Alors que cette nouvelle unité a pénétré toutes les strates de l’ordre juridique suisse, la FINMA vient de lever quelques-unes des principales incertitudes qui entouraient la définition même de bitcoin: «Les deux points essentiels dans cette information juridique de la FINMA, c’est que le bitcoin est traité comme un moyen de paiement en Suisse, et qu’un dépôt en bitcoins est considéré comme un dépôt bancaire », souligne Alexis Roussel.

Pour l’heure, la plateforme SBEX ne permet pas encore d’acheter et de vendre directement en ligne les bitcoins, à l’instar des plateformes de trading ou de forex. «Nous finalisons le développement de services permettant de passer des ordres d’achat et de vente en ligne, précise le CEO. Il est déjà possible de contacter SBEX pour passer des ordres par téléphone auprès de nos opérateurs, qui se chargent d’assurer la liquidité du marché à travers leurs fournisseurs internationaux.»

La nouveauté, donc, c’est qu’il est maintenant possible de s’adresser à un opérateur suisse en vue d’acheter des bitcoins. Prochainement, SBEX deviendra une plateforme sophistiquée de trading de bitcoins, sur laquelle on pourra négocier en ligne. Dans l’immédiat, SBEX va lancer une solution rapide, www.fastcoin.ch, qui sera opérationnelle ces prochains jours, sur laquelle les particuliers pourront acheter eux-mêmes en ligne des bitcoins.

Quant aux dépôts en bitcoin auprès des banques en Suisse, la FINMA les autorise aujourd’hui, d’un point de vue juridique. Toutefois, « d’un point de vue technique, explique Alexis Roussel, les banques existantes ne sont pas encore équipées pour accueillir de tels dépôts ».

Si une nouvelle institution spécialisée dans le bitcoin devait voir le jour, elle pourrait en revanche postuler pour une licence bancaire en vue d’accepter des dépôts en bitcoin, exactement au même titre que les banques traditionnelles acceptant la monnaie fiduciaire. « C’est un très grand pas en avant », estime le CEO de SBEX. Le négociant de bitcoin fait partie de DigiCapital Holding. Cette holding basée à Neuchâtel est financée par des investisseurs privés.

Un réseau de distributeurs

Outre la plateforme web, il sera désormais possible d’échanger de la monnaie en bitcoin un peu partout en Suisse, via des ATM. En effet, SBEX s’associe avec la société canadienne BitAccess, leader mondial de distributeurs automatiques (ATM) de bitcoins, pour déployer un vaste réseau d’ATM dans toute la Suisse. Ses machines permettent d’échanger instantanément de l’argent liquide contre un portemonnaie électronique contenant son équivalent en bitcoins, ou d’effectuer l’opération inverse pour convertir des bitcoins en monnaie courante. Les dix premiers ATM ont déjà été acheminés du Canada vers les Etats-Unis. « Le premier ATM de bitcoins a été installé à Genève au début de cette année dans un restaurant, attirant une grande attention de la part des particuliers et aussi du secteur financier. »

Pour BitAccess, « ce partenariat est une étape clé, car nous voulions bâtir une présence au cœur de l’Europe, et la Suisse s’avère essentielle pour sa proximité avec des institutions financières majeures », affirme Moe Adham, co-fondateur de BitAccess. Le fournisseur basé à Ottawa et fondé en novembre 2013 a déjà installé des bitcoins dans une demi-douzaine de pays, et des dizaines suivront ces prochaines mois.

Le cadre juridique étant quelque peu clarifié, Alexis Roussel n’attend pas que le gouvernement suisse « légifère pour proclamer que le bitcoin, c’est l’avenir ». Sa légitimité viendra plus progressivement. « Micro-paiements, votes en ligne, noms de domaine: l’adopter, c’est plébisciter la transparence, répète le vice-président de l’Association suisse du bitcoin. Chaque transaction passe sous les yeux de tous les membres du réseau via un registre public en ligne, ce qui permet de réduire les procédures de vérification, donc les intermédiaires », résume-t-il.

Si le bitcoin se généralise, qui aura encore besoin de banques ou de notaires? «Dans cinq ans, les étudiants en droit apprendront à coder des contrats électroniques», prédit le fondateur de SBEX. Selon lui, il n’est pas dans l’intérêt des banques, ni de l’Etat, de combattre le bitcoin. Mieux vaut tenter de le réguler, comme la Suisse commence à le faire. Les défis et les attentes sont grands. Mais Alexis Roussel est optimiste: «l’Histoire le montre: une fois l’adoption massive en marche, difficile d’arrêter la machine.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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