Bilan

Le millionnaire qui veut tacler John Paulson

La plainte de Hugh Culverhouse contre les fonds gérés par le milliardaire new-yorkais pourrait changer certaines règles du jeu pour les hedge funds. Récit.
Ci-dessus  John Paulson

Il s’est récemment comparé à Rosa Parks, l’une des figures emblématiques du mouvement pour l’égalité entre Noirs et Blancs aux Etats-Unis. Mais à l’heure où Hugh Culverhouse Jr attaque en justice les hedge funds gérés par le milliardaire John Paulson, l’investisseur multimillionnaire de Floride se retrouve plutôt dans la peau de David contre Goliath. Le fils de l’ancien propriétaire des Tampa Bay Buccaneers, célèbre équipe de football américain, va devoir tenter de trouver la faille qui pourrait faire plier l’une des superstars de Wall Street et changer certaines règles du jeu pour les hedge funds. Dans sa plainte déposée le 21 février dernier à Miami, Hugh Culverhouse reproche à Paulson & Co et à Paulson Advisers LLC, les fonds gérés par John Paulson, de ne pas avoir fait preuve de recherches assez approfondies avant d’investir massivement dans Sino-Forest en 2007, un groupe actif dans le commerce du bois en Chine et coté à la Bourse de Toronto. En mai 2011, les fonds dans lesquels Hugh Culverhouse avait placé une partie de son argent possédaient, selon la plainte, 14% du capital de Sino-Forest, une part évaluée à quelque 800 millions de dollars. Le pari a viré au cauchemar pour John Paulson et ses investisseurs le 2 juin 2011, lorsqu’un rapport de Muddy Waters, une société d’analyse fondée par Carson Block à Hongkong, a dénoncé des irrégularités au sein de Sino-Forest.

Les fonds Paulson ont vendu la totalité de leurs actions entre les 6 et 17 juin et enregistré une perte de 468 millions de dollars. Les actions de Sino-Forest ont vu leur cours chuter de 80% en juin 2011 et la cotation a finalement été suspendue le 26 août. Selon le texte de la plainte, John Paulson a admis au cours d’une conférence téléphonique avec ses investisseurs, le 21 juillet 2011, que la responsabilité de ses fonds était engagée dans les pertes subies avec Sino-Forest. Il a aussi annoncé ce jour-là son intention de renforcer son équipe d’analystes des marchés asiatiques.

Négligences?

Hugh Culverhouse (à-g) s’appuie notamment sur ces déclarations de Paulson pour demander des dommages et intérêts dont le montant n’a pas été précisé. En cas de succès, sa plainte pourrait techniquement ouvrir une brèche dans le fonctionnement des hedge funds en exposant leurs managers à des poursuites. «Je pense toutefois que ce sera très dur pour Hugh Culverhouse de prouver que Paulson a été négligent», explique Veronika Krepely Pool, professeur associé de finance à l’Université d’Indiana et auteur de plusieurs articles sur les hedge funds. «Sino-Forest était cotée en bourse et de nombreux analystes la suivaient.» Au sein des hedge funds, les propos sont similaires: «Les comptes de Sino-Forest étaient audités et approuvés, explique un gestionnaire londonien. Si les infos étaient mauvaises à la base, le manager du fonds n’est pas responsable.» Un autre gestionnaire de la City ajoute: «Les managers de hedge funds doivent faire des recherches sérieuses sur leurs investissements, mais on ne peut pas attendre d’eux qu’ils détectent une fraude. Cela me surprendrait que cette plainte ait un impact sur les réglementations en matière de hedge funds.»

Doug Sword, journaliste économique au Sarasota Herald Tribune, un quotidien de Floride, estime que Hugh Culverhouse doit être pris au sérieux. «C’est un avocat et un ancien procureur fédéral qui connaît parfaitement les rouages de la justice. Il a remporté plusieurs victoires légales contre les autorités du comté ici à Sarasota.» La plus récente remonte au 22 février dernier. Le comté, dans lequel Hugh Culverhouse est propriétaire d’un gigantesque complexe immobilier de 320 km2, a accepté de payer 1,44 million de dollars pour le dissuader d’intenter une nouvelle action en justice portant sur la construction d’une route. L’année dernière, Hugh Culverhouse a aussi déposé une plainte contre deux promoteurs avec lesquels il s’était associé sur un autre projet dans le comté de Sarasota. Il a accusé les autorités locales de le discriminer, se comparant à Rosa Parks.

Mauvais résultats en 2011

Face à Culverhouse, John Paulson. Il est devenu le 17e homme le plus riche des Etats-Unis en pariant contre les subprimes et en générant des retours sur investissement allant jusqu’à 600% au moment de la crise. Ses fonds sortent d’une année 2011 compliquée, au cours de laquelle ils ont perdu 9,6 milliards de dollars. Selon le classement LCH Investments, Paulson & Co arrive en 3e position des hedge funds les plus puissants au monde avec 22,6 milliards de dollars de gains générés pour ses investisseurs. Il se retrouve loin derrière Bridgewater Pure Alpha géré par Ray Diallo qui a 35,8 milliards de dollars de gains cumulés, et Quantum Endowment Fund, de George Soros (31,2 milliards de dollars). Les fonds Advantage Plus et Advantage de Paulson ont perdu respectivement 52% et 35% l’année dernière à la suite de la débâcle Sino-Forest. Malgré cela, le milliardaire new-yorkais a jusqu’ici réussi à conserver la confiance de ses investisseurs et à éviter les retraits massifs de capitaux sous gestion.

Les mauvais résultats enregistrés en 2011 par les fonds de Paulson font dire à un autre gestionnaire de la City que John Paulson «n’a peut-être pas aussi soigné ces récents investissements que ceux d’avant la crise de 2008». Veronika Krepely Pool rappelle que Hugh Culverhouse aura néanmoins de la peine à prouver que John Paulson «a fait preuve de négligence» avec Sino-Forest. «Si les investisseurs du hedge fund sont au courant de sa stratégie de placement, ils ne peuvent pas porter plainte quand celle-ci ne fonctionne pas, souligne le professeur de finance. Il ne faut pas oublier qu’ils signent des accords très précis avec le fonds.» Paulson & Co s’est défendu le mois dernier contre les accusations de Hugh Culverhouse en affirmant dans un communiqué: «Comme c’est le cas pour tous nos investissements, nous avons accès aux mêmes informations que tout le monde sur les marchés boursiers.» Contacté à plusieurs reprises, Lawrence Kellogg, l’avocat de Hugh Culverhouse, n’a pas répondu aux questions de Bilan.

Sino-forest  Le groupe, accusé d’irrégularités, a vu ses actions chuter de 80% en juin 2011.

«Beaucoup d’agitation pour pas grand-chose»

Pour le professeur Krepely Pool, les déboires de Paulson avec Sino-Forest n’ont rien de comparable avec l’affaire Madoff, voire avec celle d’Allen Stanford, un financier qui risque 200 ans de prison pour une escroquerie de 7 milliards de dollars. Le 19 mars, une Cour d’appel a autorisé les investisseurs de Stanford à déposer une plainte collective contre tous ceux qui ont collaboré avec lui. Le cas de MF Global a aussi défrayé la chronique aux Etats-Unis. Le courtier dirigé par Jon Corzine, l’ancien gouverneur du New Jersey, a fait faillite le 31 octobre 2011. Il est dans le collimateur de la justice fédérale américaine depuis des mois, mais cette dernière a jusqu’ici eu de la peine à prouver une activité criminelle. L’affaire Sino-Forest a, elle, eu un impact sur les sociétés sino-américaines qui ont un profil similaire au sien. Le groupe basé à Hongkong était entré à la Bourse de Toronto à la suite d’une fusion inversée avec une société canadienne déjà cotée. Plusieurs sociétés comparables se sont retrouvées visées par des ventes à découvert aux Etats-Unis. Muddy Waters a aussi publié des rapports accablants sur Focus Media Holding et Rino International notamment. Chinarto, l’index Bloomberg comprenant 73 compagnies chinoises cotées aux Etats-Unis à la suite de fusions inversées, a perdu plus de la moitié de sa valeur ces deux dernières années. Dans ce contexte, le manager d’un fonds d’investissement basé en Suisse estime que la plainte civile de Hugh Culverhouse contre les fonds Paulson «représente beaucoup d’agitation pour pas grand-chose». Il ajoute: «En 2008, Paulson a fait un gros pari sur la crise et il a gagné. Après cela, il en a fait d’autres qu’il a perdus. C’est le cas de Sino-Forest. Je ne pense pas que cette plainte va profondément changer l’industrie des hedge funds.»

Crédits photos: Bloomberg/Getty images, Herald Tribune

Jean-Cosme Delaloye

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