Bilan

Le lucratif business des passeports des Caraïbes

Plusieurs états insulaires des Caraïbes vendent des passeports offrant de nombreux avantages aux ressortissants de certains états. Un business lucratif mais qui pose des questions en matière de sécurité.
  • Pour des états insulaires et traditionnellement assez pauvres comme St Kitts & Nevis, l'octroi de passeports en échange d'investissements permet de bénéficier d'investissements mais également de voir des personnes fortunées relancer l'économie via l'immobilier de luxe.

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  • Timothy Harris (2e en partant de g.) et Gaston Browne (2e en partant de la d.), respectivement premiers ministres de St Kitts & Nevis et d'Antigua, assument désormais le commerce de passeports réalisé par leurs pays.

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  • Pour quelques centaines de milliers de dollars d'investissements, St Kitts & Nevis accorde un passeport aux étrangers fortunés.

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  • Traditionellement, l'économie des états insulaires des Caraïbes (ici St Kitts & Nevis) était avant tout basée sur la pêche, la culture de la canne à sucre et le tourisme.

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  • Au lancement du programme "passport for investment", l'ambition des autorités de St Kitts & Nevis était de trouver des fonds pour relancer et moderniser la culture de la canne à sucre.

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  • En Europe, plusieurs états dont Malte ont initié des programmes similaires d'attribution de passeports en contrepartie d'investissements dans l'immobilier ou l'économie locale.

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  • Le 1er juillet dernier, le Portugal a gelé l'attribution de passeports contre investissements suite à un scandale ayant mené le ministre de l'intérieur à la démission.

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Le business n'est pas nouveau, mais il est désormais assumé et revendiqué par les dirigeants politiques concernés: «C'est une industrie remarquablement lucrative», a publiquement déclaré fin juin Thimothy Harris, premier ministre de St Kitts & Nevis, devant ses homologues d'Antigua, de la Dominique et de la Grenade.

Dans le chapelet d'îles qui s'égrenne de la Floride aux côtes du Venezuela, une trentaine de nations indépendantes ou relevant d'Etats européens ou des USA. Si certaines grandes îles (Cuba, Jamaïque, République Dominicaine) ont réussi à mettre sur pied une économie comparable à celles des états continentaux, avec agriculture, industries, services, la plupart des petites îles et archipels se focalise sur quelques marchés porteurs: tourisme, finance et banque,... Plusieurs états ont ainsi été dans le collimateur de l'OCDE en matière de fiscalité opaque, comme les Bermudes, les Bahamas, Aruba, Antigua, les Iles Vierges Britanniques, les Antilles Néerlandaises ou encore St Kitts & Nevis.

Mais c'est un autre business qui est désormais assumé par les responsables politiques: la vente de passeports. Une tendance amorcée depuis 1984 par St Kitts & Nevis qui délivre le document en échange d'un investissement de 250'000$ minimum dans le secteur de l'industrie sucrière ou de 400'000$ en achats de biens immobiliers. A l'origine, cette incitation était destinée à trouver des fonds pour relancer une industrie de la canne à sucre alors en pleine crise.

Plusieurs états ont imité St Kitts & Nevis

Mais dans quel but les «clients» achètent-ils un passeport de ces états insulaires caribéens? Les détenteurs de ce document peuvent voyager sans visa dans plus de 120 pays en vertu d'accords passés par les autorités locales avec plus d'une centaine d'états à travers la planète. Donc sans contrôle préalable à tout voyage. Un atout pour les ressortissants de nombreux pays d'Asie, du Moyen-Orient, d'Afrique et même de Russie et d'états issus de l'ex-URSS. Mais aussi une garantie de protection: certains pays refusant d'extrader leurs ressortissants en cas de mandat d'arrêt international.

D'abord confidentiel, ce business s'est intensifié au fil des années 2000, alors que les procédures de contrôle ont été renforcés face à la menace terroriste notamment, puis un assouplissement des procédures par l'administration de l'état caribéen. A tel point que d'autres pays lui ont emboîté le pas: la Dominique et la Grenade ont imité St Kitts & Nevis au début des années 2010, rejoints par Antigua en 2013. Voici quelques mois, c'est le premier ministe de Sainte-Lucie, Kenny Anthony, qui ouvrait la voie à une telle procédure: «Je pense que nous ne pouvons pas nous interdire de proposer cette solution, car c’est une option que nous pourrions avoir à envisager», glissait-il alors que certaines voix se faisaient entendre pour interdire constitutionnellement cette pratique. Parmi les états pratiquant cette vente de passeports, seule Antigua impose une durée minimale de séjour annuel sur place (et elle n'est que de cinq jours).

Selon Nuri Katz, dirigeant du cabinet APEX Capital Group, il y aurait entre 15 et 20'000 dossiers traités chaque année dans le cadre de ces demandes d'un deuxième passeport. Une véritable mine d'or pour certaines îles exotiques, qui en plus de bénéficier des fonds dépensés pour acheter leur passeport, voient aussi les clients fortunés investir dans des villas, des yachts et des marinas, faisant ainsi tourner l'économie locale, comme il l'explique au Moscow Times. A Antigua, 510 passeports ont déjà été accordés par ce biais à des citoyens originaires d'autres pays: les deux tiers étaient Chinois et le dernier tiers était issu de pays du Moyen-Orient.

Des tensions internationales

Sans compter les revenus indirects et l'impact pour les entreprises locales, cette vente de documents et de citoyenneté pourrait générer plusieurs dizaines de millions de dollars de rentrées directes par an pour St Kitts & Nevis, selon Dwyer Astaphan, ancien ministre de l'état caribéen et désormais avocat militant contre cette pratique. Pour un pays dont le PIB s'élève à 100 millions de dollars par an, cette manne financière est devenue cruciale.

Mais la pratique pourrait bien se retourner contre ces pays qui marchandent leur citoyenneté. Après être passée quasiment inaperçue pendant près de vingt ans, cette commercialisation des passeports a généré plusieurs tensions internationales. La justice américaine s'est ainsi cassé les dents sur les cas de plusieurs individus poursuivis dans des affaires très diverses (moeurs, malversations financières, trafics de stupéfiants) et qui ont échappé à la justice en se réfugiant dans leur «nouveau pays», évitant toute extradition. En 2013 puis 2014, plusieurs Iraniens ont contourné les mesures d'isolement internationales en se rendant au Canada puis aux Etats-Unis pour signer des contrats d'affaires qui n'auraient pas été permis pour des citoyens de leur pays.

Devant le tollé suscité dans les deux pays (le Canada a alors rétabli l'usage des visas pour les ressortissants de St Kitts & Nevis), les autorités de l'état caribéen ont annoncé avoir exclu les ressortissants iraniens et afghans du processus et insisté sur des contrôles désormais accrus sur les origines et l'identité des postulants.

Cependant, ces mésaventures ne semblent pas avoir découragé les dirigeants politiques de nombreux états de s'intéresser à cette pratique. Fin 2013, Malte a instauré une formule similaire tandis que l'Espagne, le Portugal et la Lettonie lançaient des programmes proches de ceux mis en oeuvre dans les Caraïbes, mais uniquement basés sur l'achat de biens immobiliers d'une certaine valeur (respectivement 160'000, 600'000 et 140'000€ pour les trois pays).

Scandale au Portugal

Les autorités européennes assurent se montrer plus draconiennes dans l'attribution des précieux sésames que leurs homologues des Antilles. Et les pays caribéens conservent leur attrait. L'intérêt des candidats au «passeport par investissement» pour les documents insulaires s'est encore accru au mois de mai dernier avec dorénavant l'accès sans restriction à l'espace Schengen pour les détenteurs d'une pièce d'identité délivrée par la Grenade ou la Dominique.

Alors qu'un accord sur le nucléaire vient d'être trouvé avec l'Iran, et que les mesures d'isolement du pays devraient être levées, c'est davantage du côté des menaces terroristes ou des trafics que les regards des autorités se tournent.

En Europe, la «hype» n'aura pas duré très longtemps: le Portugal vient de voter le 1er juillet le gel de l'octroi des documents contre investissements après un vaste scandale politico-financier qui a coûté sa place au ministre de l'intérieur. Et des mesures similaires sont envisagées dans les autres pays ayant opté pour cette solution, alors que des soupçons de corruption se font jour.

De l'autre côté de l'Atlantique, l'aspect nébuleux de ces pratiques inquiète aussi. «Nous ne savons pas où va l'argent», glisse Dwyer Astaphan, qui craint que son île ne devienne une plaque tournante des trafics et du blanchiment d'argent. Sans compter les impacts négatifs pour les natifs de St Kitts & Nevis: «ces pratiques nuisent à la réputation du pays: les pays européens pourraient décider de revoir les accords sur les visas. Et là ce sera la ruine».

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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