Bilan

Le futur de l’argent

Au moment où la finance a perdu la confiance du public, les entrepreneurs de l’économie numérique font le pari de la gagner. ils réinventent toutes les fonctions de l’argent. De l’investissement aux paiements en passant par le crédit.
  • Grâce à Square, un petit lecteur de carte de crédit permet à tout propriétaire de smartphone de recevoir des paiements. Crédits: Dr
  • David Marcus Crédits: Bloomberg/Getty, Dominique Meienberg, Alban Kakulya
  • Alvaro Fussen, Jens-Christian Fischer, Jean-François Groff et Chengchen Ji. Crédits: Bloomberg/Getty, Dominique Meienberg, Alban Kakulya
  • Sean Park et Yann Ranchere. Crédits: Bloomberg/Getty, Dominique Meienberg, Alban Kakulya
  • Rajiv Srivastava a cofondé Majamba.me, une entreprise qui propose une monnaie virtuelle: le «hug».
  • Marc Bürki

Comment le web s’attaque à la finance

Notre histoire commence par le «dring» léger et définitif d’une caisse enregistreuse. Pour payer son Schweppes à la cafétéria de la conférence Lift, Yann Ranchere n’utilise ni billet ni carte à puce mais son smartphone. Rappel ironique d’un passé révolu, le son n’est pas sorti d’un tiroir-caisse mais de l’iPad du barman. Il signale que la transaction effectuée en trois secondes par le jeune capital-risqueur genevois est payée, débitée et sécurisée.

Pour Yann Ranchere, mais aussi pour Jean-Francois Groff, un informaticien issu de l’équipe des inventeurs du web au CERN, qui nous rejoint après avoir entendu le tintement de l’application de paiement mobile Mobino qu’il a développée, ce son est toutefois annonciateur d’autre chose. D’un monde qui vient. Un monde dans lequel internet apparaît comme le moyen d’écrire le futur de l’un des plus anciens moyens de communication humains: l’argent.

La pression des «barbares» 

Introduction d’une monnaie virtuelle par Amazon pour le développement des applications de sa tablette Kindle. Lancement par Facebook d’une carte de cadeaux rechargeable et utilisable dans des supermarchés physiques. Association de Twitter avec American Express pour développer les paiements par tweet. Ou bien encore création par Apple du Passbook, un logiciel qui dématérialise l’ensemble de nos billets (avion, train…). Et bien d’autres coupons de réduction et cartes de fidélité…

Ces démarches forment l’écume médiatique d’un phénomène qui enfle. Sous la surface, il mobilise une armée d’entrepreneurs qui pensent que le bien le plus immatériel que nous connaissons, l’argent, est mûr pour la révolution numérique.

Directeur financier d’Anthemis, un groupe basé à Genève et à Londres qui ambitionne de créer «la banque du XXIe siècle», comme il le dit, Yann Ranchere résume le sentiment de ces «barbares» massés devant les portes des citadelles de l’argent: «Après avoir désintermédié les contenus numériques avec les moteurs de recherche, la distribution avec le commerce en ligne et la communication avec les réseaux sociaux, le web s’apprête à faire la même chose avec la finance.»

Il ajoute que la question n’est pas seulement technologique. «La crise financière a créé une énorme fenêtre d’opportunités.»

Du scandale des subprimes aux manipulations du Libor, les acteurs financiers traditionnels ont effectivement perdu la confiance du public. La finance ayant cependant des fonctions essentielles pour l’économie, celui-ci devient plus réceptif à des modèles alternatifs. Reste que ces modèles ont devant eux les montagnes de régulation qui encadrent tout ce qui a trait à l’argent.

De plus, face aux énormes intérêts en jeu, ils doivent encore prouver leur solidité et gagner la confiance des clients afin de compenser le désavantage de leur jeunesse. A ces conditions, ils atteindront l’échelle indispensable au succès et passeront de la marge au cœur du système. Le futur de l’argent n’est donc pas certain. C’est ce qui rend passionnante la bataille qui s’esquisse.

L’engouement actuel pour le crowdfunding, le financement participatif d’une foule d’internautes, indique que les espoirs des entrepreneurs du numérique de voir le public adhérer ne sont pas vains. L’histoire de la Genevoise Licia Chery est éclairante à ce sujet. Agée de 27 ans, elle est la première Suissesse à avoir réussi à faire produire son disque grâce au crowdfunding. En décembre 2009, elle s’est inscrite sur My Major Company (MMC).

Démarré deux ans plus tôt, ce label basé sur la participation financière d’un réseau social s’est rapidement développé suite au succès du chanteur Grégoire, le premier artiste en Europe à avoir été financé par les internautes. Son CD Toi + moi est disque de diamant (1,5 million d’exemplaires). Grégoire avait levé les 70000 euros souhaités en février 2008, avant que son album ne réalise la plus grosse vente de 2009.

Depuis sa création par Sevan Barsikian, Anthony Marciano et Michael Goldman (le fils du chanteur), MMC a déjà levé 13,5 millions d’euros grâce à ses quelque 300 000 membres. Blue your mind, l’album de la chanteuse genevoise, a été commercialisé en juin 2012. Les 100 000 euros nécessaires ont été obtenus auprès de 987 «investisseurs» en à peine septante-cinq jours! Au total, une soixantaine d’artistes musiciens ont réussi à décrocher la timbale via My Major Company. Mais seuls cinq ont été classés dans les charts. 

Parce que la participation engage les «crowdfunders» au-delà de la levée d’argent, MMC a aussi trouvé pour Licia Chery un réalisateur qui l’a aidée à dénicher des musiciens. «Cela reste cependant à l’artiste de se débrouiller, y compris pour tourner un clip, trouver un manager ou un tourneur», explique la jeune femme qui commence à aligner les concerts en Suisse et en France. Elle a d’ores et déjà joué en première partie d’Ayo.

Pour Licia, le recours au crowdfunding est la réalisation d’un rêve. Suite à son premier concert, en mai 2005, elle avait suivi les cours d’une école de musique, puis était montée à Paris pour tenter de décrocher des rendez-vous auprès des labels de musique. Sans succès.

Le crowdfunding n’apporte pas que des avantages aux créatifs. Avec Grégoire, les internautes ont touché 18 fois leur mise. «Généralement, ils perçoivent 30% des recettes de vente. Ils peuvent aussi bénéficier de divers avantages, comme l’accès au backstage ou des places de concert gratuites», ajoute Licia Chery.

Le crowdfunding s’est ainsi révélé particulièrement adapté à la recherche de fonds pour des projets artistiques. Ce n’est pas un hasard si wemakeit.ch est soutenu par le centime culturel Migros et Pro Helvetia. Créé en février 2012, ce site, qui vit des 6% prélevés sur les sommes levées, est avec 100-days.net le leader du financement participatif en Suisse. Début février, «1,2 million de francs étaient passés au travers de la plateforme.

Ses 10000 membres ont financé 270 projets avec un taux de réussite de 60%», selon la cofondatrice de wemakeit.ch, Rea Eggli. Le documentaire Femen – Notre Dieu est une femme réalisé par la société lausannoise Caravel Production s’est, par exemple, financé par ce biais. Même l’actrice française Michèle Laroque s’est mise à utiliser ce vecteur pour permettre à des amateurs anonymes de participer à la subvention de son prochain film: Jeux dangereux.

Elle espère dénicher 10% du coût de ce long-métrage, soit environ 400 000 euros, d’ici à fin juin, via le site www.touscoprod.com.

Ces succès du crowdfunding dans le domaine artistique ont donné des idées à d’autres acteurs. Les PME et les start-up, en particulier, ont compris l’intérêt de cette forme alternative d’appel aux investisseurs. C’est le cas de l’entreprise horlogère Dubois & Fils au Locle. Fondée en 1785, cette fabrique s’était progressivement endormie, avant d’être rachetée par Thomas Steinemann, venu du groupe Fossil.

Après avoir redéfini entièrement les produits et le marketing, il a tenté de convaincre des investisseurs traditionnels de participer à une augmentation de capital. Impossible. Il s’est alors tourné vers le crowdfunding, mais en direct, via son propre site web.

«Nous avons remporté un très grand succès. Entre fin août et aujourd’hui j’ai levé 1,5 million de francs, soit le montant prévu. Mais les e-mails de personnes intéressées à devenir actionnaires ne cessent pas. Je devrais avoir environ 400 actionnaires», témoigne l’entrepreneur. A ses yeux, cette méthode offre aussi un avantage marketing indéniable. «Je vais avoir très vite 400 personnes qui porteront mes montres.

Des personnes très impliquées qui seront le meilleur vecteur publicitaire pour gagner en notoriété.» De fait, le «crowdfunder» qui souscrit à une action «basic» (500 francs l’action d’une valeur nominale de 50 francs) obtient une remise de 50% sur le prix de vente d’une montre dans le commerce en Suisse. Le «basic plus» permet de verser 1000 francs et d’obtenir une remise d’au moins 50% à l’achat d’une montre durant chacune des deux premières années suivant l’investissement.

Et ainsi de suite, avec, in fine, le plan platinum qui permet d’acheter durant trois ans un garde-temps avec 70% de rabais en contrepartie de l’acquisition de 20 actions.

En outre, l’ubiquité d’internet permet de globaliser sans limites un projet. Ainsi, si près des deux tiers des souscripteurs de Dubois & Fils proviennent de Suisse, 20% sont en Allemagne et les 15% restants dans 17 autres pays, dont Hongkong et Singapour. «Voilà une semaine, un de mes actionnaires est venu spécialement de Singapour pour nous rendre visite», raconte le CEO de cette petite entreprise. 

Les Wir de l’ère digitale

Ce genre de succès entrepreneurial du crowdfunding a frappé les imaginations. Les 10,5 millions de dollars levés en trois semaines pour la montre Pebble Watch – dont les investisseurs professionnels ne voulaient pas – ou bien les 8,6 millions récoltés pour la console de jeux Ouya, dessinée par le designer suisse Yves Béhar, de même que les 60000 dollars récoltés en deux heures pour le stylo à impression en trois dimensions, 3Doddler, ont fait de Kickstarter.com une icône de cette finance émergente.

En moins de quatre ans, le site a accueilli 87 000 projets dont la moitié ont atteint leurs objectifs de financement, soit un total de plus de 400 millions de dollars. Une somme qui n’est plus anecdotique et ouvre de nouveaux horizons.

En Suisse, des plateformes de crowdfunding se sont récemment mises en place pour financer non plus seulement une œuvre ou même un produit mais pour entrer directement au capital de start-up prometteuses. Créé en 2010, Investiere.ch a déjà permis à 15 start-up d’obtenir un montant cumulé de 5 millions de francs.

Abordable avec une mise pour un privé de l’ordre de 10000 francs pour cinq investissements, la plateforme s’est assurée de la solidité de ses paris en coinvestissant systématiquement avec le fonds Pioneer de la Banque Cantonale de Zurich.

«Avec 2000 investisseurs dont 200 très actifs, Investiere démocratise l’investissement dans les jeunes entreprises de haute technologie», affirme Julien Pache, le cofondateur romand du site. Le financement participatif d’entreprise semble bien parti en Suisse puisqu’il y a déjà de la concurrence avec C-crowd.com et peut-être, à terme, wemakeit.ch.

Si les résultats du coup de sonde qu’a lancé l’entrepreneur Gaël Coron pour évaluer le lancement d’un site de crowdfunding romand sont exacts – 30% des personnes interrogées disaient vouloir investir dans des PME par ce biais – il y a du potentiel. Toutefois, comme le confie Rea Eggli, «pour wemakeit.ch, le financement d’entreprise ne sera envisageable que lorsque nous aurons construit notre réputation».

D’ici là, et parce que les fonds propres ne sont pas le seul moyen de financer une entreprise, ces dernières pourraient trouver une alternative avec le peer to peer (P2P) lending. Ces crédits sont consentis par des particuliers qui préfèrent avoir des taux plus élevés que ceux de l’épargne classique auprès d’emprunteurs qui, eux, voient l’opportunité de taux meilleur marché qu’à la banque.

En Suisse, Cashare.ch fait cela pour le crédit entre particuliers depuis cinq ans. Matthias Günter, un entrepreneur bernois, étend maintenant ce modèle aux prêts entre les entreprises avec le site direct-lending.net. La Suisse, qui a inventé le système des Wir, une monnaie parallèle utilisée pour le financement entre PME, assiste ainsi à l’apparition d’une version digitale.

Cette explosion du crowdfunding et de son petit frère le P2P lending en Suisse comme ailleurs est dans l’humeur d’un temps dominé par les réseaux sociaux et le rejet de la finance traditionnelle. Toutefois, comme pour l’e-commerce en 2000, il y a les ingrédients pour une bulle. En témoigne une réflexion de Balz Roth, l’un des associés du réseau de business angels Go Beyond.

«Nous avons mis en suspens notre projet de crowdfunding romand Cofundit quand nous nous sommes aperçus qu’il y avait déjà près de 500 plateformes de ce type en Europe.» La consolidation du crowdfunding est ainsi le sujet qui domine ce pourtant tout jeune secteur. Ce n’est pas le seul. En dépit de ses succès médiatiques, My Major Company s’est attiré moult critiques: opacité sur les comptes et les dépenses liées aux projets, communication et promotion bâclées ou inexistantes.

Un groupe Facebook de plusieurs centaines de mécontents a même vu le jour.

En ce qui concerne le crowdfunding pour financer les entreprises, Gaël Coron soulève aussi quelques questions cruciales: «Comment seront gérées les relations d’une PME avec une foule d’actionnaires? Comment feront les investisseurs confrontés à un soudain besoin de liquidité?» Plus généralement, la question est de savoir quel type de régulation s’appliquera au crowdfunding qui est, qu’on le veuille ou non, un appel public à l’épargne.

Aux Etats-Unis, Barack Obama a répondu l’an dernier en signant le «Job Act». Parmi ses dispositions, ce texte prévoit de faciliter le financement des PME par le crowdfunding. Mais il attend toujours ses décrets d’application. La SEC, le gendarme financier américain, veut s’assurer que les épargnants seront protégés. En Suisse, Rainer Borer, le secrétaire général de l’autorité de contrôle, la Finma, explique qu’«il n’y a aucune réglementation spécifique pour le crowdfinancing et qu’il n’est pas prévu d’en mettre une en place.

Il est examiné au cas par cas si l’activité relève de la législation des marchés financiers pertinente et est soumise à autorisation.» En substance, tant que ce sont des bailleurs de fonds propres ou des donateurs qui transmettent leur argent, cela ne pose aucun problème de droit bancaire. En revanche, si le capital est transmis dans le but d’être restitué, il doit être considéré comme «capital de tiers» et relève en principe d’une activité bancaire soumise à autorisation.

Ces limites aboutissent à une situation paradoxale. Pour l’heure, les acteurs financiers traditionnels sont protégés de la concurrence du crowdfunding par ces mêmes régulations strictes dont ils se plaignent tant d’habitude! Reste que le crowdfunding n’est pas la seule vague numérique qui menace de désintermédier leurs activités. Les transactions
basculent aussi vers les paiements mobiles. Et dans ce domaine, la guerre des anciens et des modernes est déjà déclarée. 

Le smartphone devient banquier

Immobilisé sous forme de capital ou de crédit, l’argent ne sert pas qu’à financer l’économie. Il facilite les échanges; à payer et à être payé autrement dit. Il n’aura échappé à personne que s’il est facile de payer, être payé l’est un peu moins… Curieusement, cette asymétrie inhérente au commerce est répliquée par la dernière grande technologie de paiement inventée dans les années 1960: la carte de crédit ou de débit. Le consommateur n’a pas de lecteur.

Annoncé depuis quinze ans, le décollage des paiements mobiles vient de commencer dans les économies développées précisément parce qu’il introduit cette fonctionnalité nouvelle. Nous ne manquons, en effet, pas de moyens de paiement efficaces: cash, cartes, bulletins de versement, chèques, etc. Il fallait donc un vrai «plus» pour motiver les consommateurs à adopter le paiement mobile.

Ce plus, c’est Jack Dorsey, le fondateur de Twitter, qui l’a inventé avec sa nouvelle entreprise Square en 2009. Grâce à un petit lecteur de carte de crédit qui se branche sur la prise audio d’un smartphone, n’importe qui peut recevoir un paiement par Visa, American Express ou MasterCard. Il n’est plus nécessaire d’ouvrir un compte marchand et de louer un lecteur.

L’an dernier, Square, qui a passé des accords avec Starbucks et d’autres détaillants, a vu les transactions traitées sur sa plateforme bondir à huit milliards de dollars contre un en 2011.

Ce succès fulgurant a suscité des vocations. Principal outil de paiement sur internet avec ses 177 millions de clients actifs, PayPal a lancé un service comparable avec Here. Le Genevois David Marcus est devenu CEO de PayPal après lui avoir vendu son propre système de paiement mobile de produits numériques Zong pour 240 millions de dollars en 2011. Il explique la logique: «Avec le paiement mobile, vous pouvez faire bien plus que régler une transaction.

Par exemple, il devient possible de passer une commande avant d’arriver dans un magasin pour la retirer. Dans la logique de l’internet mobile, c’est tout un écosystème de nouveaux services qui va se développer.» Reste que pour le moment Square et PayPal Here sont uniquement en Amérique du Nord et au Royaume-Uni. Les déploiements en Europe continentale sont prévus mais ont été retardés parce qu’ici les cartes ne sont plus magnétiques mais à puce.

Cela nécessite des lecteurs différents et plus chers. Payleven en Allemagne et iZettle en Suède y ont cependant vu une opportunité et viennent de lancer de tels lecteurs pour smartphone. 

Se passer des cartes de crédit

Plus problématique pour ces acteurs reste leur dépendance vis-à-vis des Visa et autre MasterCard. Square et ses concurrents proposent des coûts de transaction de l’ordre de 2,75% assez attractifs. Mais l’essentiel étant reversé aux cartes de crédit, leurs marges sont probablement minuscules. C’est ce qui a donné l’idée à une seconde génération de start-up d’aller encore plus loin. Elles n’amènent pas seulement la possibilité de recevoir un paiement sur son smartphone.

Elles se battent sur les prix de leurs prestations et pour cela éliminent l’intermédiaire des cartes de crédit.

C’est le modèle de Dwolla aux Etats-Unis et de Mobino en Suisse. La petite application qui fait dring à la cafétéria de la conférence Lift ne charge que 1% sur toute transaction. Elle ne nécessite rien d’autre que le téléchargement d’une application sur Android ou dans l’App Store et… son association à un compte en banque. Mobino débite ou crédite simplement la somme du compte associé par l’utilisateur. La condition du succès est que beaucoup de téléphones soient équipés de Mobino.

Avec simplement un millier d’utilisateurs, Jean-François Groff reconnaît que c’est difficile pour une start-up inconnue. Du coup, il vise une niche pour construire sa réputation: les transferts des émigrés vers leurs pays d’origine, généralement pauvres, autrement dit le business de Western Union et de ses commissions élevées.

Cette stratégie, Jean-François Groff l’a construite sur le constat d’une situation extraordinaire issue de l’introduction de la téléphonie mobile dans les pays en voie de développement. La plupart des habitants d’Afrique ou d’Asie n’ayant pas de compte en banque et faisant face aux difficultés et aux risques de déplacer du cash ont massivement adopté la solution des paiements mobiles.

Le cas le plus emblématique est celui du Kenya où 15% de toutes les transactions se font au travers de M-Pesa, la solution développée par Safaricom, filiale de Vodafone. En Afrique de l’Est, il y a désormais plus de comptes ouverts pour les transactions mobiles que de comptes en banque. En Asie, les Philippines et l’Indonésie suivent la même voie.

Cette ébullition des transactions mobiles au Sud offre un contraste saisissant avec la situation de glaciation qui prévaut dans ce domaine dans les pays du Nord. Au dernier Mobile World Congress de Barcelone, Bill Gajda, le responsable des paiements mobiles de Visa, confiait que lors de sa «première venue à cette foire il y a quatorze ans on annonçait déjà le lancement du paiement mobile dans l’année».

«Or ce ne sera pas pour 2013», ajoutait aussitôt Ryan Hughes, le manager d’Isis, l’entreprise commune de paiements mobiles d’AT&T, Verizon et T-Mobile. Il ajoutait: «Ce n’est pas faute de technologie, mais faute de modèle d’affaires.»

De fait, la technologie NFC, une puce qui communique sans contact dans un champ de quelques centimètres, est prête et parfaitement sécurisée pour les paiements depuis le milieu des années 2000. Elle équipe déjà bon nombre de téléphones et sera omniprésente sur les smartphones cette année à l’exception notable de l’iPhone d’Apple. Non pas que la firme à la pomme soit réticente aux paiements mobiles, comme en témoigne le lancement de son Passbook, mais elle doute probablement elle aussi du modèle d’affaires de NFC.

Fondamentalement, cette technologie qui a vocation de remplacer la carte de crédit par un smartphone ferait, en effet, des opérateurs télécoms des concurrents directs des banques dans le domaine des transactions d’argent.

«Les grands opérateurs télécoms n’arrivent plus à faire grandir leurs revenus par utilisateur, analyse Carlos Moreira, le patron d’une entreprise genevoise au cœur des enjeux de sécurisation des paiements, WISeKey. Ils sont donc tentés de devenir des banques, d’autant qu’ils disposent déjà d’un système de facturation rodé.»

Certes, mais pour cela il leur faut des licences bancaires. Or, à l’exception de quelques opérateurs comme NTT Docomo au Japon et Rogers au Canada, les géants des télécoms, qui ont tous évalué la possibilité de concurrencer les banques, sont tétanisés à l’idée de faire le pas. «Il est très difficile d’annoncer à vos grands clients existants comme Chase ou Citigroup que vous allez devenir leurs concurrents», résume un cadre du secteur.

Le seul vrai modèle d’affaires pour les paiements mobiles via NFC étant ainsi bloqué, l’heure est à des partenariats qui se contentent de transférer ce qui existe déjà en matière de paiements électroniques sur les smartphones sans apporter de véritable valeur ajoutée. La Commission européenne s’en est rendu compte.

Après la publication d’un livre vert intitulé Vers un marché européen intégré des paiements par carte, par internet et par téléphone mobile en janvier dernier, elle a ouvert une consultation pour voir comment encourager l’innovation dans le paiement électronique, quitte à diminuer un peu les barrières réglementaires qui dans ce cas aussi protègent les institutions en place.

A l’instar de Square ou de Mobino, une myriade de start-up ont cependant décidé de ne pas attendre la fin de ces palabres. Baptisées fintechs par analogie avec les biotechs dans la pharma ou les cleantechs dans l’énergie, ces entreprises développent l’écosystème inspiré par l’internet mobile qu’évoque David Marcus chez PayPal. Et elles ont bien l’intention de bousculer les grands oligopoles de la finance.

Les futurs App Stores de la finance

Pour comprendre comment, il faut revenir à Lift, à Yann Ranchere et à son Schweppes. «Connaissez-vous eToro?, demande-t-il en faisant pivoter l’écran qui affiche le site web de cette entreprise israélienne. En substance, cette boîte a inventé le social trading.» 2,75 millions d’investisseurs amateurs – typiquement le profil des boursicoteurs clients de Swissquote – publient sur cette plateforme leur choix de portefeuille et leurs performances afin de permettre à n’importe qui de copier leur stratégie.

C’est très bon marché, et bien sûr il y a une application mobile pour cela.

En passant en revue le portefeuille des participations d’Anthemis, on a vite le tournis. Ce n’est pas pour rien que cette structure d’investissement a été fondée par d’anciens banquiers de Dresdner et de Deutsche Bank, Sean Park et Udayan Goyal. Ils veulent «hacker», pirater, ou plus exactement désintermédier la finance à partir d’internet. En découvrant un autre de leurs investissements, la banque en ligne Simple.com, on se dit qu’ils ont quelques chances.

Non seulement Simple tient compte de l’épargne déposée par ses clients afin de ne pas leur imposer des intérêts de découvert mais elle les alerte sur leur smartphone lorsqu’une dépense risque de les mettre en difficulté. «Simple connaît les factures mensuelles qui n’ont pas encore été réglées ou les objectifs d’épargne de ses clients et les aide à s’y tenir en leur donnant une estimation de ce qu’ils peuvent dépenser sans risque.» On est loin du télébanking de première génération, simple numérisation des services bancaires classiques.

Au total, Anthemis a effectué 22 investissements dans les start-up de cette nouvelle finance. Cela va d’une plateforme de gestion de fortune (Blue Leaf) qui indique une surexposition à une action particulière au travers de ses fonds de placement à Fidor, une «social» banque allemande qui, outre la gestion des dépôts, permet les prêts P2P entre ses clients et favorise leurs partages d’expérience dans tous les domaines de la finance.

Et le fonds genevois n’est pas le seul à s’intéresser à ces fintechs qui explosent depuis trois ans. A Zurich, Next Generation Finance mène une stratégie comparable sous la houlette de son patron, Thomas Winkler, l’ex-CEO d’ABN Amro Suisse. Ailleurs, des fonds de capital-risque classique, comme le célèbre Kleiner Perkins (Google, Amazon…), se réorientent vers la technologie financière en investissant, par exemple, dans Square.

Des incubateurs apparaissent, comme les FinTech Innovation Labs aux portes de la City et de Wall Street. De peur de se laisser déborder, les géants rejoignent le mouvement à coups de millions de dollars. Visa a racheté pour deux milliards de dollars la plateforme de paiements électroniques Cybersource avant de dépenser encore 190 millions en cash pour s’emparer d’un spécialiste des monnaies virtuelles PlaySpan.

C’est que les entrepreneurs de l’internet, à qui on a inculqué depuis des années qu’il leur faut «monétiser» leurs services, ne s’intéressent plus seulement à l’argent pour ses fonctions de financement ou de transaction. Quelques pionniers attaquent le socle même de la finance, la prérogative ultime des Etats: l’émission des monnaies. En octobre dernier, la Banque centrale européenne s’en est même inquiétée dans un rapport sur les devises virtuelles (Virtual Currency Schemes).

Apparues dans le cadre des jeux en ligne, les monnaies virtuelles ne posaient aucun problème tant qu’elles se limitaient à ce cadre ludique. Mais l’idée de créer de nouvelles monnaies a séduit d’autres entrepreneurs. C’est le cas de Rajiv Srivastava, l’ex-directeur de la stratégie d’Orange Suisse, devenu cofondateur de Majamba.me, une entreprise lausannoise où on a la surprise de retrouver le support du canton de Vaud.

«Nous avons créé une monnaie virtuelle qui s’inspire du système des points Cumulus ou des superpoints Coop et de la philosophie communautaire du crowdfunding, explique l’entrepreneur. Vous publiez un projet et vous récompensez ceux qui vous aident à le réaliser avec des «hugs» (des accolades), une monnaie virtuelle sponsorisée par des entreprises. Grace à ces sponsors vous pouvez ensuite convertir vos «hugs» en produits de ces entreprises.»

Ce genre de monnaie virtuelle tend à se multiplier autour des systèmes de fidélisation. Les «miles» des compagnies aériennes, par exemple, ont dépassé depuis 2005 la quantité de billets en circulation et deviennent progressivement plus liquides pour acheter autre chose qu’un billet d’avion. On retrouve aussi le principe avec les cartes rechargeables que vend Facebook pour offrir à ses amis des cadeaux ou bien avec la monnaie virtuelle d’Amazon pour dynamiser le développement d’applications dans l’univers Kindle.

Cependant, comme le remarque la BCE, ces monnaies virtuelles fonctionnent en circuit fermé. Elles ne posent ainsi aucun problème aux banques centrales. Il en va tout autrement des monnaies virtuelles échangeables en devises comme BitCoins ou des monnaies mobiles de type M-Pesa au Kenya.

Lancés en 2009, les bitcoins ont rapidement rencontré un succès significatif pour la simple raison que la communauté libertarienne qui supporte cette monnaie l’a rendue facilement convertible en euros, en dollars, etc. Elle lui a surtout donné une caractéristique spécifique du cash, l’anonymat. Du coup, au moment où les Etats chassent l’économie grise, les bitcoins sont accusés de servir au blanchiment d’argent quand ce n’est pas au financement du terrorisme.

Pour des raisons différentes, le Kenya a, lui, pris la mesure de ce que peut coûter à un Etat le transfert de l’émission d’une monnaie, fût-elle mobile, à un opérateur privé. Jean-François Groff, qui rentre d’une conférence qui rassemblait une quinzaine de banques centrales concernées par ces enjeux, explique: «Les Etats bénéficient d’une sorte d’impôt caché, le seigneuriage. Dans les pays à forte inflation, les billets avec lesquels ils rachètent ceux qu’ils avaient émis plus tôt perdent leur valeur réelle mais pas nominale.

Les banques centrales mettent la différence dans la poche de l’Etat. Mais avec M-Pesa qui transite par les mobiles, le Kenya a privatisé cette recette. En novembre dernier, le pays a donc introduit un très impopulaire impôt sur les téléphones portables pour compenser.»

Jean-François Groff milite pour que les banques centrales considèrent l’argent électronique exactement comme les billets afin d’éviter ce genre de problème. Pour ces dernières comme pour tous les acteurs financiers, le «dring» de la petite application genevoise ressemble ainsi plus à celui d’un réveil numérique que d’une caisse enregistreuse. 


Marc Bürki: «La créativité de la nouvelle finance est freinée par la régulation»

Pionnier de la banque électronique, le CEO et cofondateur de Swissquote, Marc Bürki, analyse le futur
de la finance suisse.

En 2012, vous avez perdu des revenus mais vous avez gagné des clients. Swissquote doit-il utiliser cette confiance pour devenir une banque offrant tous les services?

C’est bien là où nous allons, mais petit à petit. Après le négoce, nous avons introduit les cartes bancaires, les crédits hypothécaires, les comptes épargne. Maintenant, ce qui nous manque, c’est un meilleur système de paiement. Nous ne sommes pas forcément les plus qualifiés pour le mettre en place mais il y a d’autres acteurs comme PostFinance.

La défiance à l’égard de la finance traditionnelle n’offre-t-elle pas une opportunité historique pour de l’innovation financière grâce aux nouvelles technologies?

Je le crois, mais ce n’est pas si simple. Les turpitudes de la finance sont le produit de la déréglementation depuis Reagan. Or, aujourd’hui, on assiste à une reréglementation qui bride la créativité rendue possible par les nouvelles technologies. Prenez l’exemple du social trading. A partir de quand le profil d’une personne qui vous suggère des placements devient-il l’équivalent de ce que fait un gérant de fortune indépendant dont l’activité est soumise à licence? Le même raisonnement vaut pour le crowdfunding qui évolue dans un vide juridique. Les nouvelles règles du jeu vont-elles encourager l’innovation ou au contraire la restreindre? Car rien ne garantit que les nouveaux acteurs ne se comporteront pas aussi mal que ceux établis. 

A New York ou à Londres, on voit éclore de multiples start-up dans le domaine des technologies financières. La place financière suisse n’aurait-elle pas intérêt à prendre la même direction?

Si, et c’est ce que nous faisons par exemple en encourageant la formation à l’EPFL. Or au moment où on assiste à une accélération de la transformation du métier sous l’impulsion des technologies, nos banquiers restent obnubilés par la défense d’un passé qui est de toute façon révolu. Cette nostalgie a quelque chose de mortifère. Pourtant je suis optimiste, parce que nous avons tous les atouts pour inventer des modèles d’affaires qui nous projettent dans l’avenir.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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