Bilan

Le Fonds de pension de l’ONU attise les convoitises

Officiellement, le Fonds de pension de l’ONU présente «une situation satisfaisante sur le plan financier». Mais dans les faits, les couteaux sont tirés pour tenter de gérer plus efficacement 54 milliards de dollars.

Le Fonds de pension de l’ONU, installé à New York, sous ses ordres, emploie 80 collaborateurs.

Crédits: Dr

La vérité vient parfois des Canadiens, plus précisément de la "Canadian association of former international civil servants", comprenez l’Association canadienne des anciens fonctionnaires internationaux.

Dans son bulletin de l’automne 2012, elle évoque des « informations plutôt déconcertantes », selon lesquelles « l’évaluation en date du 31 décembre 2011 indiquait un déficit actuariel de 1,87 % des rémunérations considérées aux fins de la pension ». Le bulletin précisait qu’il s’agissait de la deuxième évaluation négative consécutive.

Certes, il n’y a pas le feu au Saint-Laurent, mais il y a bien un déficit, dont la cause principale est « le faible rendement des investissements ». Une mise en garde assez éloignée des communiqués officiels, toujours optimistes. En février 2015, le Mexicain Sergio Arvizu, administrateur de la Caisse commune des pensions du personnel des Nations Unies, évoque une « situation satisfaisante sur les plans financier et opérationnel », ajoutant que la Caisse est en mesure de faire face à l’intégralité de ses obligations et engagements au titre des pensions.   

Même le banquier genevois Ivan Pictet, qui a pourtant lâché brutalement la présidence du comité d’investissement du Fonds de pension de l’ONU en mars dernier, tient le même discours rassurant : le Fonds est en « très bonne santé financière et il n’a jamais autant couvert les besoins de ses bénéficiaires », déclare-t-il dans Le Temps du 11 avril 2015.

En clair, tout va très bien madame la marquise. Il est vrai qu’un mastodonte ne se secoue qu’avec précaution. Créé en 1949 pour gérer les prestations de retraite, de décès ou d’invalidité, ce Fonds de pension pèse aujourd’hui 54 milliards de dollars, investis dans 38 pays. Il compte 120 000 cotisants et sert 70 000 prestations. Le mot d’ordre est de ne surtout pas affoler les fonctionnaires de l’ONU, déjà inquiets des projets de délocalisation de certaines organisations vers des contrées bien meilleur marché que Genève.        

Soupçonné de noirs desseins      

C’est la démission inattendue d’Ivan Pictet, ex-associé senior de la banque genevoise Pictet, un an à peine après avoir pris la présidence du Fonds de pension des personnes des Nations Unies, qui a éveillé quelques soupçons sur les bords du lac Léman.

Pour expliquer son départ, le banquier a mis en avant son âge (70 ans), expliquant qu’il n’avait plus envie de travailler quinze heures par jour. Mais en fait, tout a commencé avec l’arrivée de Sergio Arvizu, 51 ans, comme directeur général du fonds au 1er janvier 2013. Ce n’était pas un inconnu, entré à la Caisse commune de pensions du personnel des Nations Unies (CCPPNU) en 2006, il était administrateur adjoint, après avoir passé quinze ans dans le secteur bancaire et dix à la Sécurité sociale mexicaine. Le Fonds de pension de l’ONU, installé à New York, sous ses ordres, emploie 80 collaborateurs.  

Deux ans plus tard, non seulement Sergio Arvizu ne fait pas l’unanimité, mais ses détracteurs, déjà fort nombreux, le soupçonnent des plus noirs desseins. En clair, ils l’accusent de comploter afin de donner une très grande autonomie au Fonds de pension de l’ONU. Celui-ci échapperait aux règles très strictes des Nations Unies qui régissent la gestion du personnel mais aussi la passation des marchés. En clair, Sergio Arvizu aurait les mains (presque) libres quant à la répartition des placements. Un pouvoir non négligeable quand il s’agit de gérer 54 milliards de dollars… D’autant qu’on lui prête l’intention d’investir massivement dans des hedge funds. Ou du moins dans des fonds utilisant des techniques de gestions non traditionnelles.  

Investir dans des hedge funds     

Les accusations ne s’arrêtent pas là. Selon des documents qui sont parvenus à Bilan, le directeur général du Fonds est accusé d’avoir commis une longue série d’irrégularités, allant de « fraudes massives » (« massive fraud ») à des « falsifications de documents » (« tampering with documents »). Tout cela ferait l’objet d’enquêtes de la part de l’organe de contrôle de l’ONU.

En particulier, il aurait mandaté JP Morgan Chase pour payer les pensions, omettant de signaler qu’il avait précédemment travaillé chez ce géant mondial des services financiers… Ce n’est vraisemblablement pas un hasard si Sergio Arvizu a aussi tenté de remplacer la procédure habituelle d’enquête externe par un mécanisme interne au Fonds de pension qu’il dirige. En clair, il se proposait d’investiguer sur lui-même... Pour charger encore davantage la barque, les syndicats l’accusent d’avoir cherché à faire embaucher une personne âgée de... 90 ans. Le patron du Fonds de pension parle d’une « campagne malveillante » (« malicious campaign ») et dénonce des « accusations sans fondement » (« all accusations floating are unfounded »).

« Ce qui est exact, c’est que Sergio Arvizu voulait effectivement modifier les statuts du personnel travaillant au Fonds de pension afin de créer sa propre structure administrative. Ces employés seraient sortis du régime onusien. Nous nous y sommes opposés et notre pétition a recueilli 14'000 signatures. Le projet a été abandonné », souligne le Britannique Ian Richards, représentant des employés de l’ONU et de ses agences installées à Genève.

En revanche, cet économiste travaillant à la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNCED) ne montre pas une inquiétude excessive quant à la gestion du Fonds de pension. « Actuellement, il doit y avoir 1 % des placements investis dans les hedge funds », ajoute Ian Richards. D’ici l’été, une étude devrait clarifier la position de la CCPPNU sur ces investissements qui peuvent offrir un rendement supérieur mais qui sont forcément plus risqués.

Moins de fonctionnaires, plus de retraités

Concernant la situation financière de la Caisse, l’évaluation de 2013 fait encore apparaître, pour la troisième fois consécutive, un petit déficit, correspondant à 0,72 % de la masse ders rémunérations considérées aux fins de la pension (les évaluations actuarielles sont effectuées tous les deux ans). Cela n’a rien d’extraordinaire et Sergio Arvizu n’y est absolument pour rien. C’est un problème lié à la démographie. Les effectifs des cotisants ne progressent pas. Ils ont même tendance à diminuer légèrement, passant de 121'098 en 2012 à 120'294 en 2013.

Tandis que le nombre de prestations servies ne cessent d’augmenter, allant de 67'677 en 2012 à 69'980 l’année suivante. Les fonctionnaires de l’ONU, comme le reste des habitants de la planète, vivent plus vieux. Ce qui pousse les Nations Unies à porter l’âge de la retraite à 65 ans. Cela sera-t-il suffisant ou faudra-t-il faire davantage fructifier l’épargne des fonctionnaires internationaux à l’avenir ? En partant, Ivan Pictet n’a pas caché qu’il ne partageait pas les orientations stratégiques du Fonds de pension.    

    

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